mercredi 23 mai 2012

Polir la vitrine…

Comme vous vous en êtes peut-être aperçu, la page d'accueil a subi depuis la semaine dernière un petit changement look plutôt significatif. Il concerne le « Browsebar », soit, littéralement, la « barre à feuilleter » : cette courte liste de principaux portails intégrée dans le header dévolu à la définition du site (« Bienvenue sur Wikipédia / Le projet d’encyclopédie libre que vous pouvez améliorer »). Depuis le 14 mai, le portail culture a disparu, tandis que les portails sport et arts faisaient leur apparition. On obtient désormais le résultat suivant :


Ce n'est pas une modification anodine. Elle contribue ni plus ni moins à modifier la fiche d'identité de l'encyclopédie, le discours d'adresse qu'elle tient en tout premier lieu à ses lecteurs. Cette incidence explique la longueur relative des débats préalables. Kyro avait une première fois tenté un remplacement du portail culture le 2 mai ; il s'était fait assez rapidement reverter. Ce n'est qu'au terme de toute une série de concertations sur la page de discussion de l'Accueil principal ou sur la PàS du portail culture, qu'un modus vivendi relativement consensuel a pu être trouvé.

Je dois dire que sur toute cette question j'ai un point de vue qui paraîtra peut-être un peu léger : l'inclusion du portail sur la browsebar ne devrait pas seulement dépendre de la généralité du sujet concerné (la Science, la Culture, avec un grand S et un grand C), mais également de la qualité de la conception formelle. Ces quelques portails mis en avant bénéficient en effet d'une prime non négligeable.

Pour s'en persuader il suffit de jeter un coup d'œil aux statistiques du portail culture et du portail arts. L'un et l'autre portent sur des sujets assez proches ce qui limite les parasitages (techniquement, il est possible que le portail sport connaisse un certain afflux à l'occasion d'événements sportifs, sans que la browsebar y soit pour grand chose). L'inversion des courbe est assez nette.


Comme on le sait, le portail culture n'est pas d'excellente facture. Pour reprendre une formule utilisée quelque temps pour qualifier les labels AdQ et BA, il ne fait pas véritablement « honneur à l'encyclopédie ». Cela devrait peut-être s'améliorer dans les mois qui suivent : un brainstorming se prépare, et j'ai bien l'intention d'y apporter ma petite contribution.

 Or, en le mettant dans le browsebar on incite fatalement le lecteur à le considérer comme représentatif de ce que peut faire Wikipédia. L'image qu'on en retire n'est pas forcément positive. Dans le meilleur des cas, on peut juger que Wikipédia est décidément plus axée sur le savoir scientifique que sur les humanités (ce qui, dans une certaine mesure, n'est pas tout-à-fait faux). Dans le pire, on peut s'interroger sur la validité du modèle d'encyclopédie participative.

 Tout ceci m'amène à penser qu'il ne faudrait pas hésiter à avoir une approche un peu plus promotionnelle, en présentant ce que l'on a de mieux à présenter. Le Lumière sur se situe déjà dans cette optique. A l'échelle des portails du browsebar trois critères pourraient importer. Premièrement, une bonne structure formelle, suffisamment claire et cohérente pour que le lecteur lambda s'y retrouve. Deuxièmement, un projet relativement actif en arrière-plan, afin de garantir la réactivité et la viabilité du portail sur le long terme. Troisièmement, et plus éventuellement, quelques modules d'accueil spécifiques pour les nouveaux arrivants, un peu à l'instar de qui a pu être expérimenté sur le portail Rennes, et que j'ai tenté d'appliquer sur le portail politique ou le portail communisme. Cela reste un peu théorique mais, de mon point-de-vue, les portails de la Browsebar devraient constituer non seulement un point d'accès à la lecture de l'encyclopédie, mais aussi à son écriture.

lundi 7 mai 2012

Contestateurs systématiques

L'adoption de la procédure de contestation du statut d'administrateur (ou CSA) avait été tortueuse. Dès 2006, une PDD un peu monstrueuse sur la Limite du mandat d'administrateur incluait une proposition 3 bis, ainsi conçue :
Après un problème avéré lié à l'utilisation des outils d'administration, noté sur la page de plainte pour admin, un vote de destitution peut être lancé si le demandeur a l'appui d'au moins 3 autres contributeurs.
La proposition est finalement rejetée par 18 voix contre 33. Elle revient subrepticement sur le tapis quatre ans plus tard. Le 19 août, une Prise de décision sur la contestation du statut est ouverte. Elle débouche dix mois plus tard sur une situation très paradoxale : la contestation est admise en principe, mais toutes les modalités proposées sont finalement rejetées.

Une seconde prise de décision devient nécessaire. Après moult discussions, vote, discussions sur le vote et vote sur la discussion, le système actuellement en vigueur est adopté : un administrateur doit renouveler son statut si six contributeurs autoconfirmed soulignent, diff à l'appui, qu'il a abusé de ses outils ou perdu la confiance de la communauté. Nulle instance n'est chargé d'évaluer a priori la validité de ces argumentations. Il existe par contre une sorte de validation a posteriori : la communauté encyclopédique n'est pas seulement appelée à juger de l'administrateur mais aussi de la validité des motifs.

Ce processus très graduel n'a pas véritablement permis d'éluder toutes les difficultés. En son état actuel, le CSA porte un certain nombre de dérives. Certains administrateurs se sont ainsi retrouvés contestés pour des motifs que l'on jugerait risible dans le meilleur des cas. En témoignent ainsi certains avis déposés à l'encontre de Lgd, ou encore les contestations en cascade récemment ouvertes par Guil207.

A ce stade, on mesure un risque assez sensible : six contributeurs mal lunés peuvent forcer le renouvellement de la plupart des administrateurs de wikipédia. Le « ticket d'entrée » est faible. Il suffit d'avoir produit une cinquantaine de contribution pour déposer son avis ; la validation dépend d'un simple diff qui n'est guère compliqué à fournir (la notion de « perte de confiance » est particulièrement extensible).

Une petite dystopie en guise d'exemple…

Supposons qu'une demi-douzaine d'anti-wikipédiens se met en tête de destabiliser l'encyclopédie, soit par jeu ou par conviction. Pour simplifier les choses, appelons-les Toto1, Toto2, Toto3 etc. Pendant une semaines, ils s'amusent à corriger une cinquantaine de fautes d'orthographes. Puis, ils passent à l'assaut. Ils commencent par les cas les plus aisés : sur les 194 administrateurs en exercice, il s'en trouve certainement quelques uns qui ont eut un mot de travers au cours des trois derniers mois. C'est suffisant, pour argumenter sans trop de difficulté en faveur d'une perte de confiance. On obtiendrait ainsi :

 

Puis ils intensifient l'offensive et s'attaquent à quiconque dispose d'un statut. A terme, on prend des mesures extraordinaires sur le bulletin des administrateurs. La petite camarilla est bloquée pour cause de désorganisation de l'encyclopédie. La procédure de CSA est suspendue temporairement, voire définitivement en attente d'une réforme structurelle. Et on commence à évaluer tous les dégâts de l'affaire.

Certes, le renouvellement ne pose pas vraiment de problème : le sort de l'administrateur dépend du jugement de la communauté. Celle-ci ne confortera certainement pas les opinions d'une demi-douzaine de « contestateurs systématiques ». Néanmoins, cela représente une certaine perte de temps, à la fois pour l'administrateur (qui doit s'échiner à se défendre au lieu de se consacrer à des activités plus utiles pour l'encyclopédie) et pour la communauté (tout-le-monde est appelé à voter et argumenter). On pourrait aboutir à la situation suivante, où des administrateurs respectés se retrouvent contraints de se défendre envers et contre tout :



Une procédure en quête d'ajustements

Autant dire que mon exemple dystopique est volontairement excessif. Il y a peu de chance qu'une telle dérive advienne : cela réclamerait six individus disposant de six connexions distinctes (autrement, une simple RCU suffirait pour invalider les contestations). En outre, ces individus doivent disposer d'une connaissance particulièrement fine de Wikipédia : saisir les implications du CSA n'est pas à la portée du premier venu. Néanmoins, les règles actuelles ouvrent une brèches suffisantes pour rendre la dystopie possible. 

 Un peu plus de cinq mois après l'ouverture du CSA (et une dizaine d'expérimentations, dont près de la moitié ont débouché sur une consultation communautaire), il serait peut-être temps de commencer à réfléchir à un ajustement. Je vois trois directions possibles. 

 La première, et la plus simple, consisterait à relever le « ticket d'entrée ». On pourrait ainsi se cantonner à ne prendre en compte que les abus d'outils. Or, la communauté a déjà exprimé son rejet de ce type de disposition. La faire revoter jusqu'à parvenir au « bon résultat » ne paraît pas véritablement envisageable. 

 La seconde présupposerait d'imposer un quota de contestations : un contributeur ne peut pas contester plus de X administrateurs à la suite. Cela permet d'éviter les contestations systématiques. Cependant, on risque de remplacer un problème par un autre. A partir du moment où un contributeur se joint à une ou deux contestations, il ne peut plus réagir à un abus manifeste d'un administrateur à son encontre. 

 La troisième et dernière aurait ma préférence. Elle impliquerait d'ajouter une question supplémentaire à chaque consultation : « est-ce que les motifs de la contestations vous paraissent valables ? ». Le règlement actuel prescrit en effet que « En cas de litige, la contestation reste ; la validité des motifs sera examinée par l’instance chargée de faire aboutir ou non la contestation [soit] par la communauté au cours du vote de confirmation. » Concrètement, chaque utilisateur est appelé à juger à la fois du maintien du statut de l'administrateur contesté et de la validité des motifs de consultation, soit deux choses éminemment distinctes. Cette adjonction m'a souvent gêné : même lorsque je n'ai pas véritablement confiance en l'administrateur contesté, il n'est pas envisageable d'accepter purement et simplement des motifs douteux ou datés. 

 En consacrant une question spécifique la validité des motifs, on astreint les contestataires à un minimum de responsabilité. En cas de rejet massif de leurs argumentations, des sanctions pourraient être envisageable. Cela permettrait sans doute de prévenir un usage purement gratuit de la procédure.

dimanche 1 avril 2012

De Wikipédia à Wikdeo

Vous avez sans doute déjà vu passer la nouvelle sur le bistro. Peu de temps après le lancement du développement de Wikidata, la Wikimedia Foundation a donné son feu vert pour initier un second grand projet : Wikdeo.

Qu'est-ce que Wikdeo ? Il s'agit d'un logiciel qui permettrait de transformer chaque article encyclopédique en film d'une durée de cinq à dix minutes. Les concepteurs Stephen Van Dale et Andrew T. Roll s'en sont expliqués dans une interview pour un hebdomadaire anglais :

Le logiciel est programmé pour identifier les principales affirmations de l'article. Puis, il s'efforce de les relier à des vidéos correspondantes. Les données ainsi réunies sont montées de façon aussi harmonieuses et dynamiques que possible. A terme, il serait également possible d'intégrer une bande-son musicale afin d'améliorer le confort de vision.

Sur leur site, les deux concepteurs diffusent une première vidéo expérimentale. Pour faciliter le traitement, ils ont sélectionné un article sur un sujet cinématographique. A la suite d'un bug inexpliqué, je n'arrive pas à reporter la vidéo sur mon blog. A défaut, je vous propose une prise d'écran, qui donne une juste idée de ce que l'on peut obtenir.


Comme on le voit, la navigation est entièrement changée. On ne navigue plus dans l'encyclopédie en sélectionnant un lien écrit, mais un objet. Sur l'image, on peut ainsi passer à l'article (enfin, plutôt, la vidéo) sur la voiture, le garage ou le ciel en cliquant sur la zone visuelle correspondante.

Afin de constituer une banque de données vidéo suffisamment consistante, la Wikimedia Foundation s'est associée à plusieurs entreprises d'audiovisuel — selon plusieurs rumeurs non confirmées, TF1 serait intéressée par un partenariat qui porterait spécifiquement la Wikipédia francophone. Des grands noms de l'industrie cinématographique et musicale serait également approchés.

Sur le papier, le projet s'annonce prometteur. Pourtant il reste de nombreux impasses à régler. Van Dale et T. Roll s'inquiètent en particulier des notes de bas de page.

Nous avons fait un test sur l'article consacré au film Drive, qui a plutôt bien fonctionné. Seulement, à un moment, le logiciel a retenu comme information pertinente le nom d'un universitaire cité en référence. Il a récupéré les extraits d'une de ses conférences, particulièrement rasante, qui n'avait strictement rien à voir avec le film. En plus, le type était vieux et mal habillé. C'était très perturbant.

Quand un universitaire vient s'incruster dans une vidéo encyclopédique


Pour l'instant, les deux concepteurs ne voient pas trop comment résoudre cette difficulté. Selon eux, la solution passerait peut-être par la suppression des notes de bas de page dans l'encyclopédie.

Jimmy Wales s'est déclaré emballé par ce nouveau projet. Ce logiciel serait peut-être amené à remplacer Mediawiki.

La plupart des gens ne lisent jamais les articles. Ils les survolent, regardent les images, mais n'en retirent rien. En fin de compte, cela ne sert à rien de s'acharner à présenter le savoir de manière scientifique et neutre si personne ne s'en sert. Il vaut mieux se mettre au niveau du lecteur.

samedi 31 mars 2012

Pourquoi faire compliqué ?

Si vous suivez régulièrement le bistro ou le bulletin des administrateurs vous avez sans doute déjà vu passer l'affaire : un débat est en cours sur l'opportunité d'introduire de nouvelles abréviations pour certains espaces méta-encyclopédiques. A côté de WP: pour Wikipedia:, on pourrait ainsi avoir P: pour projet.

Contrairement à ce que paraît annoncer le titre de ce billet, je ne suis pas opposé à cette innovation. J'utilise très fréquemment les abréviations et économiser du temps lorsqu'il m'arrive d'ouvrir toute une série de portails, n'est pas tout-à-fait négligeable. Par contre, je conscient de l'importante dérive jargonnante que cela pourrait générer. On critique fréquemment l'encyclopédie pour sa complexité et, par-là-même, les wikipédiens pour leurs échanges assez sybillins.

Les abréviations présentent en effet pour spécificité d'être incompréhensibles en dehors d'un contexte préalable. Pour un aviateurs, BA signifie base aérienne, pour un chimiste, c'est du baryum, pour un étudiant anglo-saxon, c'est un bachelor of arts. Sur wikipédia-même, des ambiguïtés restent possibles. BA renvoie tantôt au Bulletin des Administrateurs, tantôt au Bon Article — les deux concepts restent toutefois suffisamment distincts pour être compris. Il y a un cas beaucoup plus problématique, c'est celui de la pdd : page de discussion ou prise de décision, sachant que chaque prise de décision possède sa page de discussion (la pdd de la pdd…). Par conséquent, il y a une corrélation entre la simplicité du terme et sa polysémie.

En outre, une abréviation n'est pas véritablement faite pour être lue, mais pour être vue. Lorsqu'on discerne WP:RA, on ne pense pas prioritairement au son VéPéèreA, mais au dessin des lettres, à leur assemblage typographique. L'abréviation renforce la connotation idéographique de l'écrit ; elle s'apparente quasiment à un idéogramme — c'est, au sens propre, du chinois… Le lecteur ne dispose d'aucun appui phonologique pour identifier le sens du mot : WP:RA ne veut a priori rien dire et rien signifier. Ce n'est que par la maîtrise des codes institutionnels qu'il parvient à opérer le déchiffrement (il connaît l'existence des Requêtes aux administrateurs, il a compris que les autres utilisateurs y font référence en ce terme).

J'hésite donc à soutenir cette source de complication supplémentaire (sans doute pas pour la communauté hardcore, mais, indubitablement, pour la communauté périphérique et le simple lecteur). Wikipédia est déjà assez compliquée comme ça. Ou pas…

Il y a quelques jours, je me suis aventuré à jeter un coup d'œil à Citizendium, l'ex-futur aspirant concurrent de Wikipédia — une section du bistro m'y incitait un peu. Au sein du forum communautaire, on trouve un fil sur l'engagement de l'infrastructure encyclopédique contre le SOPA (quelque chose d'éminemment familier aux wikipédiens). Et au sein de ce fil, on trouve le post suivant :


En français cela donnerait (et j'insiste sur le conditionnel car il ne s'agit pas d'une traduction facile) :

Le ME a le droit d'émettre des décisions temporaires, de telle sorte que le changement de la bannière était légale, à moins qu'il ne viole quelque disposition préexistante (certains m'ont souligné en privé qu'il serait incompatible avec l'article n°23). Si l'EC pense que la bannière viole l'article n°23, il peut déléguer sa décision au MC, qui la traitera comme une question d'attitude générale. Si l'EC décide que cela ne viole pas la charte, mais qu'il ne souhaite pas que des changements de cette nature adviennent dans le futur, il peut remettre en cause la décision temporaire du ME en émettant une règle formelle.

Je n'ai pas pris la peine de déchiffrer ce jargon élaboré — apparemment le ME sert un peu de big boss, et le MC et l'EC sont des institutions collégiales. On me dira qu'on peut rencontrer assez facilement ce genre de développement byzantin sur Wikipédia — dans n'importe quelle PDD un peu pointue en fait. Ce qui est assez surprenant, c'est que la communauté de citizendium fédère en tout et pour tout une cinquantaine de participants actifs — à comparer aux cinq mille contributeurs actifs de la seule Wikipédia francophone.

En somme, si la complexité des régulations est étroitement corrélée avec la taille de la communauté, je me dis que Wikipédia ne s'en sort, relativement, pas si mal que ça.

samedi 24 mars 2012

Esprit critique…

Le moins qu'on puisse dire c'est que mon blog s'est vaguement assoupi au cours du mois passé. C'est un peu l'inconvénient d'avoir Wikipédia comme sujet : il ne s'agit pas seulement d'un lieu d'observation, mais aussi d'un lieu d'action. Or, en ce qui me concerne, ces derniers temps, l'action a pris clairement le pas sur l'observation : entre le Wikiconcours, la PDD sur l'engagement (ou au non-engagement) de l'infrastructure encyclopédique et le comité d'arbitrage, j'ai eu largement de quoi m'occuper.

Je vais profiter d'un fait tout récemment médiatisé pour relancer un peu la machine à blogger : l'expérience Loys. Par là, j'entends le vandalisme volontaire de ce professeur de français désireux d'inciter ses élèves à utiliser Wikipédia avec circonspection. Si ça ne vous dit rien, je ne peux que vous inciter à faire une séance de rattrapage sur le blog de Pyb ou sur le bistro d'avant-hier — car, contrairement à ce qu'on a souvent tendance à colporter, il se dit parfois des choses intéressantes sur le bistro. Pour ma part, un peu à l'instar de David Monniaux, je vais me servir de cet expérience comme d'une simple amorce. Il s'agit de développer une réflexion plus large sur la notion d'esprit critique et ses mutations dans le cadre d'internet en général et de Wikipédia en particulier.

Loys part d'un postulat certainement fondé : l'esprit critique n'est pas une notion innée. La faculté de distinguer les sources et les faits (car c'est à cela que renvoie d'abord kritein ou le critère) s'apprend. Plus exactement elle suppose l'intériorisation de certaines postures (le doute méthodologique, la distanciation…) et la pratique systématique de certaines procédures (le recoupement des données, l'étiquetage des interprétations…).

Il se trouve une notion chinoise classique qui exprime assez bien tout ceci : le « kuaiji » (je m'excuse d'avance de ne pas pousser la sophistication jusqu'à afficher la transcription originelle en idéogrammes). On traduit généralement cette notion par « comptabilité », mais son champ sémantique est beaucoup plus large. Outre le dénombrement, elle signifie la classification et la synthétisation des données ainsi que l'exercice d'une évaluation qui peut volontiers être circulaire (concrètement, le rédacteur du kuaiji est amené à s'évaluer lui-même). On retrouve tout ceci avec l'esprit critique : la recension des divers éléments disponibles sur un phénomène donné, leur sélection et leur présentation dans un format adapté, l'exercice d'une distanciation à l'égard de sa propre action (l'encyclopédie Guanzi, liste ainsi en tout et pour tout quelques 36 procédures de vérification distinctes).

Bref, l'esprit critique implique un décentrement constant : vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit. Chacune de nos approches doit être reconsidérée, sachant que l'acte de reconsidération est en lui-même une approche. Cette dérive constante, qui confine à la mise en abyme perpétuelle, peut néanmoins être tempérée. L'individu pense rarement seul : il en vient généralement à confronter ses conceptions avec autrui. Cet échange intersubjectif permet d'encadrer la dérive critique qui s'apparente désormais à un dialogue sans cesse approfondi, où l'un se fait le vérificateur de l'autre.

Qu'on le considère comme la résultant d'une posture ou d'une situation de communication, l'esprit critique est quelque chose qui apparaît progressivement. Seulement, quel en est la cause ? qu'est-ce qui motive cet apparition ? Selon Loys, l'enseignement joue un rôle absolument primordial dans ce processus. En « arrachant » les élèves à leurs conditions de vie quotidienne (et matérielle) l'école leur délivrerait des moyens d'appréhensions du monde. Elle forge un regard second, décentré par rapport aux postulats de cette société. Assez paradoxalement, ce décentrement émane d'une situation communicationnelle éminemment hiérarchique : le professeur surplombant matériellement et intellectuellement l'assemblée des élèves. Mais bon, on peut encore estimer cette « autorité » n'a que pour visée sa propre dissolution, dès lors que les élèves possèdent les moyens intellectuels de se passer du professeur.

Ce qui est véritablement discutable, c'est d'exclure toute autre source à la formation de l'esprit critique. Ce n'est manifestement pas le cas, et pas seulement depuis l'apparition d'Internet. Dans les faits, le monopole épistémologique du corps professoral est entamé depuis plus de cinq siècles.

Pour les besoins de ma thèse, j'ai été amené à lire un ouvrage très intéressant d'Elisabeth Eisenstein sur la naissance de l'imprimerie (il ne s'agit pas de The Print as an Agent of Change, mais d'une version synthétisée plus récente, The Printing Revolution in Early Modern Europe). Elle revient en détail sur les conséquences scientifiques et académiques de l'imprimé. Elle insiste notamment sur le fait que, pouvant accéder beaucoup plus aisément que leurs prédécesseurs à la connaissance écrite, les savants des XVIe et XVIIe siècle se sont très rapidement émancipés de la tutelle de leurs aînés. En quelques années à peine, grâce à ses lectures, Kepler en remontrait à ses enseignants.

Cette révolution épistémologique de l'imprimé s'apparente beaucoup à celle du numérique. On a un peu tendance à l'oublier, mais l'introduction des presses s'est initialement traduit par un déclin général de la qualité des publications. Cherchant avant tout à rentabiliser leur investissement, les imprimeurs accordaient un soin minimal à l'état du rendu typographique (qui comporte un nombre incalculable de coquilles). Ils n'hésitaient pas à réaliser eux-même, des compilations de faits supposés scientifiques qui reprenaient tous les on-dits possibles et imaginables. Par comparaison, les copistes témoignaient d'une éthique professionnelle bien supérieure qui faisait de leurs écrits des objets beaucoup plus exploitables pour la connaissance scientifique.

Seulement, rapidement cette situation s'est radicalement inversée. En donnant à voir à un large public des informations autrefois faiblement disséminés, les imprimeurs s'exposaient bien plus à la critique — ce qui facilitait d'autant les corrections éventuelles. L'imprimé progresse indéfiniment grâce au principe du feedback : des spécialistes communiquent leurs réclamations, voire s'investissent dans l'édition des œuvres. Le géographe Ortelius en vient ainsi à publier en annexe de ses cartes une longue listes des contributeurs et correcteurs qui s'apparente, dans une certaine mesure, à un historique de Wikipédia. Parallèlement, cet exercice de confrontation entraîne une prise de conscience des incohérences de la recherche scientifique : tel remède médical indiqué depuis des siècles s'avère être une supercherie, telle terminologie étrange repérée dans la République de Platon s'avère être une erreur de copiste…


Une liste d'Errata d'Henri Estienne — aujourd'hui, cet humaniste ferait sans doute figure de wikignome


On retrouve exactement le même phénomène sur Wikipédia. La mise en disponibilité de toute une série d'informations entraîne leur réévaluation critique. C'est particulièrement patent dans le cadre des sciences humaines. L'article sur le Communisme sur lequel je suis en train de travailler avec Jean-Jacques Georges tente de tracer aussi nettement que possible la trajectoire sémantique de ce concept polysémique. A cette fin, il était nécessaire de lier de multiples sources disjointes — aucun ouvrage de synthèse unique n'ayant jamais abordé la somme de ces informations. En particulier, j'ai fini par mettre la main sur une brève analyse lexicologique de 1981, qui remet en cause de nombreux a priori, toujours circulant, sur l'étymologie du terme — il n'apparaît pas, sous son sens moderne, dans les années 1840, mais dès la fin du XVIIIe siècle. Même en ayant pu bénéficier d'une multitudes d'apports « exhumés » de multiples disciplines, l'article comporte sans doute de nombreuses imperfections, qui seront sans nul doute corrigées au fil du temps. Le schéma d'amélioration asymptotique est le même que pour l'atlas d'Ortelius. A ceci près que le dispositif d'accueil et d'hébergement de Wikipédia est infiniment plus accessible et modifiable.

L'inquiétude de Loys est finalement peut-être un peu celle des enseignants de Kepler. De nombreux contributeurs de Wikipédia ont l'âge de ses élèves. Cela ne les empêche pas de maîtriser rapidement les règles de rédaction encyclopédique et de produire des contenus de qualité comparable à ce qu'ils trouvent dans la littérature académique. Le monopole professoral risque fort d'être, une fois de plus, entamé.