Pourquoi un référendum ? Stricto sensu, il s'agit d'une des formes les moins élaborées de consultation. On ne collecte que des opinions à l'état brut, sans aucune perspective d'argumentation et de contre-argumentation. Tout le contraire de ce sur quoi Wikipédia s'est construite et que je résumais en ces termes dans un autre post :
A la différence de ce qu'on peut voir dans nos États dits développés, les wikipédiens ne sont pas invités périodiquement à répondre par oui ou par non ou à choisir tel gusse ou tel gusse mais à argumenter et ré-argumenter sans cesse. Contrairement à ce qu'on peut croire, les pages de discussions sont souvent bien plus cruciales que les pages de vote : là se décident les dispositions, là émergent les arguments aptes à altérer le cours d'un scrutin.
Or, loin du principe un peu dialectique d'une discussion continue, le référendum se contente de prendre note de l'existant. On constate des opinions a priori — point final.
Certes, mais a-t-on vraiment à faire à un référendum ? Le vocabulaire employé (votes, éligibilité, référendum, décompte…) le laisse entendre. Nous aurions affaire à un scrutin, comparable en cela aux Prises de décision de la Wikipédia francophone : la proposition qui reçoit la majorité des voix l'emporte. Et pourtant, les objectifs qui lui sont assignés renvoient à tout autre chose :
to gather more input in to the development and usage of an opt-in personal image hiding feature, which will allow readers to voluntarily screen particular types of images strictly for their own accounts / pour recevoir le plus grand nombre possible de suggestions sur le développement et l’usage d’un dispositif qui laisserait les lecteurs cacher certains types d’images
De quoi s'agit-il ? D'une discussion sur la modalité d'une décision déjà prise en amont. Or la procédure mise en place ne correspond pas du tout à cet objectif. Le vote est caché et automatisé ; les motivations ne sont qu'optionnelles. En outre, la proposition-cadre (l'introduction ou non d'un image filter) est elle-même mise en cause. Pourtant, son adoption paraît être un prérequis indispensable pour que la discussion fonctionne. Concrètement, on demande l'avis de la communauté sur des points subsidiaires (tels que Il est important que les gens puissent rapporter ou tagger des images qui leur semblent controversées, lorsqu’elles n’ont pas été catégorisées comme telles) alors que la question principale, dont tout découle, n'est pas vraiment tranchée.
Cette indétermination entre recueil d'opinions et vote effectif entraîne par ricochet toute une série de brouillages. Destinée à affiner un peu la mécanique du tout ou rien, l'échelle de choix allant de 0 (rejet) à 10 (acceptation) peut-être comprise d'au moins deux manières.
Plutôt que d'indiquer sa position exacte, le votant peut être tenté d'adopter une position extrémiste afin de renforcer l'efficacité du vote. Précisons un peu cette dérive. Si je suis plutôt pour le principe de l'introduction d'un procès d'Image Filter, je devrais en toute logique placer mon curseur sur 7. Seulement, je me rends compte que je ne fais pas que renseigner mon opinion : j'agis, j'influence la décision commune. L'information que je donne est aussi une action. Or, quitte à choisir, je préfère que la Fondation Wikimédia développe cette fonction d'abuse filter. Pour garantir la pérennité de mon choix, j'opte pour l'extrême, 10. La spéculation sur le résultat final altère le résultat final. Tout va se jouer dans l'équilibre entre le 0 et le 10. On en revient au tout ou rien.
A ceci près que certains jouent le jeu (peut-être par ce qu'ils se pensent plus consultants que votants). Plutôt que de spéculer ils indiquent scrupuleusement leur position. Un sondage (je dis ce que je pense) se superpose ainsi à un plébiscite (j'agis pour que ce que le résultat le plus proche que ce que je pense se réalise), sans que l'on puisse démêler l'un et l'autre. A moins d'être clair, le résultat court le risque d'être contesté.
Plutôt que de passer par le haut, il aurait été peut-être plus approprié de laisser chaque communauté juger de ce problème selon ses besoins propres. Du fait de sa large exposition à des publics de cultures différentes, la wikipédia anglophone me paraît plus sensible à cette question des images. Inversement, la wikipédia francophone est assez peu touchée par ce phénomène, qui n'a été que rarement évoquée dans les instances communautaires (bistro, BA…) avant le lancement de ce référendum.
Ce principe de subsidiarité a déjà été mis en œuvre, d'ailleurs pas plus tard que le mois dernier. En juillet, wikipedia.en a implanté ses boîtes d'évaluations, un outil qui a été accueilli plutôt froidement côté fr. Mais bon, s'il fait ses preuves, il ne sera jamais trop tard pour suivre le mouvement.