Affichage des articles dont le libellé est Actualité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Actualité. Afficher tous les articles

mardi 18 septembre 2012

Un nouveau concurrent ?

C'est sur le blog de l'ami Frakir que j'ai appris l'existence d'une terrible menace pour l'existence des projets Wikimédia, relayée dans une brève alarmante des inrockuptibles. Elle porte un nom pourtant bien poétique : quora. Avant de battre d'emblée en retraite interrogeons-nous a minima : à quoi a-t-on à faire ?

Modélisation hypothétique d'un(e) Quora ayant achevé sa mue encyclopédique

Les prétendants à la succession de Wikipédia se répartissent généralement en deux classes. Il y a ceux, généralement d'anciens leaders sur le marché, qui soulignent à force trait leur respectabilité et leur expertise durable. Typiquement, l'Encyclopedia Universalis ne se définit quasiment plus que par rapport à Wikipédia – il faudrait vraiment que je fasse un petit billet sur sa dernière campagne de promo. Il y a ensuite ceux, plus nombreux, qui se veulent plus ouvert que l'encyclopédie en ligne. On songe évidemment au cas emblématique de Knol, l'encyclopédie google qui comptait ériger le POV pluriel au rang de principe fondateur. Évidemment, ces deux catégories ne sont pas immuables. Des passerelles sont toujours possibles. L'encyclopédie de Larousse qui se positionnait initialement sur le terrain de l'encyclopédie traditionnelle n'a finalement pas hésité à adopter une posture « ouverte », afin de récupérer au passage quelques déçus de wiki.

Quora revendique sans ambiguïté son appartenance à la seconde catégorie. Elle/Il [je ne connais pas le genre de l'objet même si je penche plutôt pour le féminin] n'est en effet pas venu spontanément sur le marché de l'encyclopédisme. Il s'agit initialement d'un site de question/réponse – une sorte d'oracle gigantesque où les gens posent leurs questions, d'autres gens leurs répondent et d'autre gens encore évaluent et les questions et les réponses aux questions. Fort d'un succès indéniable, ses concepteurs ont commencé à affûter leurs ambitions et à se positionner sur un segment plus large, privilégiant un aspect (l'encyclopédicité) aux dépens des autres (notamment des affinités assez fortes avec un réseau social – ce n'est pas pour rien que les deux fondateurs sont d'anciens salariés de Facebook). L'année dernière, Techcrunt mettait ainsi en évidence le rapprochement formel entre Quora et Wikipédia.

Cette réorientation est-elle judicieuse ? L'idée de base consiste à présenter un pre-knowledge, là où Wikipédia proposerait un knowledge digéré et agréé par la communauté scientifique. En gros, le travail inédit est admis dans la mesure où il permet de recenser les idées émergentes non encore institutionalisées. L'un dans l'autre, ça peut se défendre : plutôt que de répéter wikipédia (fatalement en moins bien, wiki disposant quoiqu'on en dise de dix ans d'avance…), on cherche à proposer quelque chose de différent, un ensemble de données que l'on ne retrouvera peut-être pas ailleurs.

Ceci dit, Quora présente en pratique au moins deux grosses faiblesses. Elles finiront peut-être par se résorber, mais en l'état, ça me paraît rédhibitoire.

  1. Le mode question/réponse ne constitue que l'un des usages de Wikipédia. On peut très bien consulter l'encyclopédie pour de nombreuses autres raisons : sonder une thématique générale, rechercher une bibliographie sur un sujet, flâner d'un article à l'autre… Les réponses de Quora ne permettent pas tout cela : il s'agit de textes brefs, potentiellement subjectifs, qui ne prétendent répondre qu'à une demande précise sans faire le tour d'un objet ou d'un terme défini.
  2. Quora n'est pas placé(e) sous licence libre. L'air de rien, cela pose de nombreux problèmes pratiques : on ne peut bénéficier de l'audience parallèle des sites miroirs, ni des reprises éventuelles dans des blogs, projets ou livres. Qui plus est, le fait de s'approprier entièrement le travail des contributeurs n'est pas de nature à attirer experts et amateurs sérieux…
À tout ceci, il convient d'ajouter que Quora devra bientôt faire face à un concurrent potentiellement destructeur : Wikidata. Le nouveau projet de la Wikimedia Foundation vise entre autre à répondre à toute les questions, en générant automatiquement les réponses par croisements successifs de données. Le cœur de cible de Quora serait directement menacé.

En somme, il est difficile de dire qui est le concurrent de qui…

dimanche 1 avril 2012

De Wikipédia à Wikdeo

Vous avez sans doute déjà vu passer la nouvelle sur le bistro. Peu de temps après le lancement du développement de Wikidata, la Wikimedia Foundation a donné son feu vert pour initier un second grand projet : Wikdeo.

Qu'est-ce que Wikdeo ? Il s'agit d'un logiciel qui permettrait de transformer chaque article encyclopédique en film d'une durée de cinq à dix minutes. Les concepteurs Stephen Van Dale et Andrew T. Roll s'en sont expliqués dans une interview pour un hebdomadaire anglais :

Le logiciel est programmé pour identifier les principales affirmations de l'article. Puis, il s'efforce de les relier à des vidéos correspondantes. Les données ainsi réunies sont montées de façon aussi harmonieuses et dynamiques que possible. A terme, il serait également possible d'intégrer une bande-son musicale afin d'améliorer le confort de vision.

Sur leur site, les deux concepteurs diffusent une première vidéo expérimentale. Pour faciliter le traitement, ils ont sélectionné un article sur un sujet cinématographique. A la suite d'un bug inexpliqué, je n'arrive pas à reporter la vidéo sur mon blog. A défaut, je vous propose une prise d'écran, qui donne une juste idée de ce que l'on peut obtenir.


Comme on le voit, la navigation est entièrement changée. On ne navigue plus dans l'encyclopédie en sélectionnant un lien écrit, mais un objet. Sur l'image, on peut ainsi passer à l'article (enfin, plutôt, la vidéo) sur la voiture, le garage ou le ciel en cliquant sur la zone visuelle correspondante.

Afin de constituer une banque de données vidéo suffisamment consistante, la Wikimedia Foundation s'est associée à plusieurs entreprises d'audiovisuel — selon plusieurs rumeurs non confirmées, TF1 serait intéressée par un partenariat qui porterait spécifiquement la Wikipédia francophone. Des grands noms de l'industrie cinématographique et musicale serait également approchés.

Sur le papier, le projet s'annonce prometteur. Pourtant il reste de nombreux impasses à régler. Van Dale et T. Roll s'inquiètent en particulier des notes de bas de page.

Nous avons fait un test sur l'article consacré au film Drive, qui a plutôt bien fonctionné. Seulement, à un moment, le logiciel a retenu comme information pertinente le nom d'un universitaire cité en référence. Il a récupéré les extraits d'une de ses conférences, particulièrement rasante, qui n'avait strictement rien à voir avec le film. En plus, le type était vieux et mal habillé. C'était très perturbant.

Quand un universitaire vient s'incruster dans une vidéo encyclopédique


Pour l'instant, les deux concepteurs ne voient pas trop comment résoudre cette difficulté. Selon eux, la solution passerait peut-être par la suppression des notes de bas de page dans l'encyclopédie.

Jimmy Wales s'est déclaré emballé par ce nouveau projet. Ce logiciel serait peut-être amené à remplacer Mediawiki.

La plupart des gens ne lisent jamais les articles. Ils les survolent, regardent les images, mais n'en retirent rien. En fin de compte, cela ne sert à rien de s'acharner à présenter le savoir de manière scientifique et neutre si personne ne s'en sert. Il vaut mieux se mettre au niveau du lecteur.

mardi 27 septembre 2011

Changer la politique…

On a beaucoup parlé au cours de ces dernières années de la « starification » ou « starisation » de la vie politique. L'iconisation de certaines figures, la scénarisation des parcours par le truchement de Storytellers, la mise en scène de la vie privée à des fins tactiques : toute sorte de choses qui contribuent à faire de la chose publique un succédané de mauvais cinéma.

Est-ce un reflux définitif ou un réaction ponctuelle ? Toujours est-il que ce procès paraît s'enrayer. Les stories ne font plus recettes. Emportée par l'onde de choc de la crise, la pipolitique apparaît pour ce qu'elle est : du pipeau. Les représentations individuelles s'effacent derrière les négociations collectives. Les récentes élections sénatoriales ne consacrent pas la victoire d'un homme mais celle d'une tendance structurelle : pour des raisons qui tiennent plus de la sociologie que de l'idéologie les zones rurales surreprésentés dans les collèges électoraux passent lentement à gauche. L'avènement d'une cohabitation entre la chambre basse et la chambre haute réhabilite le travail législatif : le parlement ne sera en rien un simple enregistreur. Il aura son mot à dire sur les orientations gouvernementales. Il imposera un rythme décisionnel, distinct de celui de l'exécutif.

Les nouveaux médias ont dans une certaine mesure anticipé ce retournement de paradigme. Des infrastructures numériques comme Twitter se sont avérées particulièrement adapté pour relayer les réalisations quotidiennes de la vie politique. Des comptes comme Authueil, Élu local et ZeFML ou des hashtags comme QAG (Questions Au Gouvernement) comblent amplement l'espace laissé libre par les médias généralistes.

J'en viens un peu à me demander si mon dernier portail ne participe pas de cette tendance. Il y a un peu plus de deux mois, je retravaillais de fond en comble le portail politique. Ce faisant, je m'apercevais qu'il était complètement « engorgé » : il comprend près de 41 000 articles, dont 11 000 fiches biographiques.


Il importait de décentraliser tout ça. D'où la création aujourd'hui même d'un portail Politique française qui vise, comme son nom l'indique, à regrouper l'ensemble des articles politiques ayant trait à la France.

Comme je le signale sur le projet politique, ce portail répond à un double impératif. Tout d'abord un impératif d'actualité : si les divers portails historiques permettent de se faire une bonne idée de la vie politique à des époques plus ou moins reculées, il n'existe à peu près rien sur la vie politique contemporaine. C'est paradoxal dans la mesure où son caractère présent immédiat intéresse tout particulièrement le lecteur français lambda. Ensuite un impératif d'objectivité : j'ai volontairement mis l'accent sur les détenteurs du pouvoir réel. Concrètement, les ministres sont listés dans la même box que les dirigeants des commissions parlementaires. Ou encore, dans le cas du Parti socialiste, des personnalités sans fonctions précises comme Ségolène Royal ou Laurent Fabius se retrouvent derrière des praticiens de la politique, plus discrets mais, dans les faits, plus influents. C'est ainsi qu'ont voit émerger toute une série d'acteurs peu voire pas du tout médiatisés, qui sont parfois absents de Wikipédia (un volontaire pour recréer Marc Fesneau, l'invisible secrétaire général du MODEM ?)


Autant dire tout de suite que ce portail n'est pas parfait. Certaines sections restent à faire (notamment le machin curieux qui s'appelle Événement où j'ai mis un peu tout ce qui sort de l'exercice ordinaire de la politique). Il y a encore un gros travail d'implantation de modèle dans les articles et catégories concernés — pour l'heure le portail n'est encore lié à… aucun article. J'ai encore du pain sur la planche pendant le restant de la semaine.

Si je me projette un peu à terme, je me dis que ce ne serais pas mal d'avoir l'équivalent pour d'autres grands pays : Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Brésil, Chine… Il y a dans l'ensemble un vaste manque à combler sur la politique-quotidienne — carence qui bénéficie à la politique-spectacle. C'est typiquement le rôle d'une encyclopédie que d'y remédier.

samedi 6 août 2011

wiki-roman-feuilleton (3/60)

Ramaad portait un épais plateau-repas. Il contenait pêle-mêle une choucroute aux deux poissons, un pichet de vin de banane, divers amuses-gueules, des brochettes de crevettes, une tarte au citron etc. Il était destiné pour lui seul. Il n’était généralement pas un gros mangeur. Il tirait cependant parti de circonstances exceptionnelles.

L’on commémorait aujourd’hui le jour de la Dégradation. Trente ans plus tôt, jour pour jour, une agence de notation au nom vaguement oublié — il figurait comme de juste sur Wikipédia : Standard and poor’s — dégradait la dette publique américaine. S’en étaient suivis une rechute, une seconde crise gravissime, l’affaiblissement de l’État, puis sa disparition… La plupart des gens ignoraient désormais la signification de cette Dégradation. Les repères nécessaires à son explicitation s’étaient perdus — ils ne subsistaient qu’à l’état de témoignages historiques. Les agences de notations étaient rigoureusement interdites (il existait toujours des agences clandestines, mais leur pouvoir performatif demeurait singulièrement réduit). La notion d’État n’avait de sens que dans les démocraties moyen-orientales, en Chine et dans les satellites de cette dernière.

Ramaad connaissait bien cette histoire. Il ne l’avait pas vécue directement — le hasard avait voulu qu’il naisse trois semaines après la Dégradation, le 22 août 2011. Il s’était indirectement renseigné, en « nettoyant » les articles de plusieurs responsables de Standard and Poor’s. Ceux-ci donnaient un compte-rendu minutieux des opérations qui avaient conduits à cette dramatique issue. Figuraient ainsi textuellement les débats, les prises de positions, les valses-hésitations qui avaient animés l’agence depuis le dépôt de l’avertissement (début juillet) jusqu’à sa concrétisation. Ces textes restaient d’ailleurs privés et rien ne permettaient légalement leur publication sous licence CC-BY-SA. Pour autant la Fondation ne les avaient pas supprimés lorsqu’ils étaient premièrement apparus, en 2027. Standard and Poor’s avait sombré corps et bien et nul n’osait se réclamer de son héritage — y compris, et même surtout, un multimilliardaire assez médiatique qui détenait sans que personne n’en sache rien une participation importante dans l’agence…

Ramaad pensait à la Dégradation. Personne autour de lui n’en parlait. La cantine n°7 de la Fondation bruissait de rumeurs diverses. Certaines, futiles, d’autres moins. Un marronnier assez vivace s’était réactivé en cette période estivale : la Fondation aurait été infiltrée par un vandale qui, à force de discrétion, serait parvenu à prendre en charge, et saboter, une activité stratégique. Ramaad était là depuis trop longtemps, avait entendu trop souvent cette histoire avec des habillages différents pour lui accorder une quelconque attention. Il s’avançait vers une petite table à l’écart.

Son intention première était de déjeuner au pont wiki. Avec ce temps-là il ne fallait pas y compter. Paris était lessivé par de violentes pluies tropicales. Il faisait assez chaud (environ 25° ce qui n’était pas si élevé pour la saison), mais le soleil demeurait invisible, sauf par quelques brèves intermittences. La mousson, bref. Ramaad était content pour sa rizière — il détenait un demi-arpent sur le toit de son immeuble. Il était moins content pour lui. Il regarda le mur d’eau s’étioler derrière la grande baie vitrée. Il commença à manger.

Il commençait à caler et glissait ses brochettes dans un sac isolant. Quelqu’un vint s’asseoir en face de lui. Une femme bien habillée d’une quarantaine d’années. Il pensait la connaître de visage, à défaut de la remettre complètement. Le vin de banane aidant, il dénicha dans sa mémoire la fiche d’identité de cette personne. Prénom : Léa — Nom : Liǎojiě — Activité : Responsable éditoriale associée à la restructuration de l’encyclopédie seconde. En bref, une sommité de la Fondation.

Toujours avec sa possible promotion en tête, Ramaad jugea bon d’entreprendre la conversation :
— Quel temps…
— Mmm…
— Je disais quel temps… L’été ne nous a pas gâté. J’aurais mieux fait de prendre mes vacances comme tout-le-monde.
— Je ne pense pas. Vous savez, c’est le même temps partout. C’est même pire en bord de mer.
— C’est vrai ce que vous dites. Mon frère vient d’appeler de Dinard et il est coincé dans un abri imperméable.
Ramaad n’avait pas de frère, mais il éprouvait toujours des difficultés à entretenir une discussion. L’invention lui servait de palliatif — il gagnait en confiance dès lors qu’il se mettait à raconter des histoires. Kris lui avait appris ce matin, par zào interposé, la situation assez pénible à laquelle étaient confrontés nombre de vacanciers français. Il en avait extrapolé une anecdote vraisemblable.
— Vous comptez partir ?
— En septembre. Pas avant. La plupart des gens ne l’ont pas encore compris, mais c’est le mois le plus chaud. La résilience de nos habitudes nous empêche de nous adapter aux changements climatiques.
Elle parlait bien. Face à ce type de personnage, Ramaad était toujours partagé entre la jalousie et l’admiration. Elle représentait quelque part l’idéal qu’il voulait devenir mais n’était pas encore — voire ne serait jamais. Il était assez troublé. Pour se dépêtrer de ces incertitudes, il forgea un second mensonge, un troisième, un quatrième etc. Un quart d’heure s’écoula sans qu’il sut si il avait suscité une impression conforme à celle qu’il souhaitait créer : un type aux mille-vies et aux milles-relations, brillant touche-à-tout, actuellement sous-employé par la Fondation. Face à de grands pontes comme Ms Liǎojiě, cette construction virtuelle ne pouvait réussir qu’à demi — Ramaad n’était pas sûr que ce fût le cas. Par exemple, y avait-il bien un théâtre Schubert à San Francisco, où n’était-ce que le produit de son imagination inspiré par je-ne-sais-quoi ?

Il la quitta à trois heure moins le quart. Plus exactement, il pensait la quitter, car elle le retint encore deux ou trois minutes :
— J’aurais besoin de vous voir. Pour discuter de deux-trois choses importantes.
— Certainement. Quand vous voulez…
— Demain soir, si cela vous va. Après la fermeture des bureaux. A dix heures.
— Très bien. Je note ça tout de suite.
Il gribouilla rapidement sur une feuille-écran. Puis se retira rapidement. Il avait sept minutes de retard. Le conversant allait lui taper sur les doigts et le mettre en arrêt-maladie. Il n’y tenait absolument pas et comptait travailler sans interruption jusqu’à décembre afin d’amasser un trésor de guerre conséquent. Il ne prendrait d’ailleurs pas de vacances.

Au cours de la journée, il s’interrogea à plusieurs reprises sur la nature exacte de ce rendez-vous informel : pourquoi attendre la fermeture ? pourquoi lui ? Ms Liǎojiě était certes l’une de ses responsables hiérarchiques. Mais les règles managériales découlant du Détachement relationnel proscrivait ce type de relations directe entre un simple exécutant et un cadre aussi haut placé.

En même temps, tout ce qui le rapprochait du poste de Rau Mandala était bon à prendre.