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dimanche 29 janvier 2012

Totems.

Il n'y a plus de doute possible : la wikipédia francophone est en train de se wikipolitiser voire de se politiser tout court. Après la poussée de fièvre sur le SOPA, on assiste à la naissance d'un clivage particulièrement marqué, révélateur probable de deux idéologies préexistantes dont les linéaments ontologiques se nichent jusque dans la psyché irl des principaux acteurs de la communauté. L'Alternative se pose en ces termes : oiseau disparu ou animal mythologique ? piaf agonisant ou pokémon antiquisant ?

The Fight…


De quoi parlé-je au juste ? Mais des totems. Vous savez, ce petit folklore typiquement wikipédien (visiblement importé de certaines grandes universités) qui permet de repérer facilement la « génération » de chaque contributeur. Je ne peux que reconnaître que ça fait beaucoup plus classe de dire aux nouveaux venus, « moi tigre à dents de sabre / toi la fermer sinon moi grrrr » plutôt que « je suis arrivé en 2006 ce qui me confère d'office une certaine expérience dont vous devriez tenir compte avant de vous croire tout permis ».

Il y avait déjà eu une guerre des totems. C'était en 2007 et la lutte, sanglante (les déperditions d'octets ont été colossales) opposait la fière faction des Glyptodons (qui recueillait la majorité des votes des nouveaux arrivants) à la redoutée ligue des Ours (qui recueillait la majorité simple). Le tout s'était conclu par un modus vivendi un peu bancal : les contributeurs de 2007 peuvent choisir celui des deux totems qui leur sied le plus.

Depuis lors, le spectre de cette guerre originelle n'a jamais cessée de planer. L'année dernière, la grèbe roussâtre l'avait emporté d'une voix contre le Mégalodon, suscitant de lourdes menaces, finalement sans conséquences. Cette année, la dissension s'impose assez tôt, dès le premier tour (celui des thèmes génériques ou thèmes-cadres). Des escarmouches naissantes ont commencé à s'exporter sur le bistro. Saupoudrant un peu de plutonium sur le feu doux, certains ont entrepris d'ouvrir une section préconisant la suppression des totems.

Qu'en penser ? Je dois dire que je suis un peu amusé. J'ai toujours bien aimé les totems et, ce qui va paraître curieux, les querelles autour des totems. Soyons clair, les guerres d'édition font partie du quotidien de Wikipédia : c'est peut-être triste, mais ce ne serait pas wikipédia si ce n'était pas comme ça. Or, un conflit inutile c'est un peu comme un combat à balles blanches ou un poker avec des mises en bouton, ça stimule l'esprit sans le détraquer. On retrouve un peu l'effet libérateur des carnavals d'antan : mieux vaut relâcher la pression sur un truc sans enjeux plutôt que de l'accumuler en attendant une déflagration violente.

Ceci dit, je suis un peu excessif. Si ils n'ont rien à voir avec la matière première de l'encyclopédie, les totems ne sont pas rigoureusement inutiles. Outre qu'ils mettent un peu de couleur dans les gris couloirs de la science appliquée, ils déterminent, sur un mode symbolique, une temporalité.

Je l'ai déjà souligné dans mon dernier billet pour Rue89 : Wikipédia « a toujours eu une haute conscience de son historicité. » Cette haute conscience, on peut l'imputer à l'un des éléments constitutifs du wiki : l'historique, sorte de machine à remonter le temps et de machine à comparer les temps. Les actions et contributions de chacun se trouvent désignées par des dates, des heures et des minutes. Elles sont d'abord et avant tout comprises par rapport à leur identité temporelle.

Autoportrait de mon « moi » wikipédien en janvier 2007


En ce sens l'année constitue une communauté objective : l'ensemble des modifications, inscriptions, opérations qui comprennent le symbole 2000+n. Parler de la Wikipédia de 2003, de 2006 ou de 2009 ce n'est pas seulement évoquer une communauté vaguement ressentie dont il existe autant d'images que de souvenirs et autant de souvenirs que d'impressions individuelles. C'est insister sur une relation sémantique — si je puis me permettre cette métaphore grammaticale, tous les diffs de 2009 sont déclinés au cas 2009 — qui se trouve renforcé par la concomitance d'un état technique (l'interface et ses nombreux dérivés logiciels à l'instant t) et d'un état juridico-éditorial (les règles de la rédaction encyclopédique et leur application effective à l'instant t).

Les étapes et les moments de Wikipédia ne font pas que se succéder. Ils continuent de cohabiter. L'été dernier, j'avais lancé une première opération de « reconquête » des articles fondamentaux de la science politique. Quasiment rien n'avait bougé depuis 2006-2007. J'expérimentais une sorte de voyage dans le temps en retrouvant des modèles, des syntaxes, des tournures datés, qui me rappelaient terriblement l'ère de mes débuts de contributeur.

Wikipédia compose ainsi un feuilletage temporel. Les inflexions caractéristiques de 2006 ou de 2009 se côtoient, s'annulent ou s'agrègent, un peu à l'instar des formations géologiques ou des jeux d'équilibres et de superpositions de la biologie darwinienne. Voilà qui nous ramène aux totems.

Depuis 2002, ceux-ci figurent des animaux, certes disparus, mais qui figurent un certain stade dans l'évolution. Il y a parfois des ruptures de rythme (typiquement, le glyptodon est bien antérieur au tigre à dents de sabre), mais dans l'ensemble on glisse continûment du diplodocus à la grèbe roussâtre (disparue il y a moins d'une trentaine d'années). Soit la courbe de l'évolution des espèces et de leur complexité croissantes — soit, en filigrane la courbe de l'évolution de Wikipédia et de sa complexité croissante.

Le fait que l'on envisage de rompre, pour la première fois, avec cette courbure est significatif. Au moment-même où l'encyclopédie est en train d'entrevoir un nouveau paradigme de développement, la communauté songe à un nouveau mode de figuration symbolique de sa temporalité.

Il y aurait sans doute beaucoup d'autres choses à dire, mais je vais m'arrêter là pour l'instant. Le sondage n'est pas encore achevé et je ne tiens pas à l'influencer par des exégèses déplacées. Je dois dire que je ne pensais pas que ce billet prendrait tant d'ampleur. Initialement, je souhaitais simplement y aller de ma petite voix amusée sur un sujet périphérique et je me retrouve à décanter des questions profondes que je souhaitais aborder dans un tout autre billet ; tout est dans tout.

lundi 9 janvier 2012

Le tournant…

Bon allez… Je sors un peu de ma torpeur pour y aller également pour ma petite note personnelle sur le plus beau marronnier de l'année : le changement d'année. Et c'est parti pour quelques considérations fluctuantes sur le temps qui passe et qui ne revient pas, le temps qui arrive mais qui n'est pas encore là, l'état de l'encyclopédie à l'intant t, ses perspectives à l'instant t' etc. etc.

Je ne vais pas m'amuser à faire le bilan de l'année. Pierrot et Tony s'en sont déjà très bien chargés. Je ne partage pas tous leurs points-de-vue, mais je ne vois rien à redire au tableau général. Non, je vais profiter de ce passage à l'an 2012 après l'anniversaire de quatre ans de Jésus de Nazareth (probablement fêté en famille, dans une simple bâtisse d’Égypte romaine) pour faire un petit point d'histoire wikipédienne.

Wikipédia a 10 ans et bientôt 11 ans. La rondeur apparente du chiffre signifie bien plus qu'un simple symbolisme. Elle signale une sorte d'installation sociale, certes pas définitive (rien ne persiste en ce bas-monde) mais durable. Quoiqu'en disent les Alithia et autres Wikibusters, le projet a tenu bon et n'a cessé de grandir à la fois en taille et en qualité. Il fait partie intégrante de la vie quotidienne de milliers de contributeurs et de millions de lecteurs. Il a investi la société tout entière, au point de poser, parfois, des problèmes de réflexivité : Wikipédia ne peut se citer elle-même, mais en même temps, si elle tient à être objective, elle ne peut méconnaître son impact propre (cas typique : doit-on citer la PDD de Jimmy Wales dans l'article sur le SOPA ?).

Bref, on se retrouve avec quelque chose de phénoménal au sens propre : on peine à le comprendre et encore plus à le diriger. Wikipédia marche toute seule, telle une autocatalyse permanente, suscitant sans cesse ses nouvelles règles et techniques, sans mener vers un but préconçu. Prétendre synthétiser ce développement sans finalité paraît absurde. Et c'est pourtant ce que je suis tenté de faire, plutôt pour le plaisir du geste que pour autre chose.

A peu de choses près, l'histoire de chaque wikipédia paraît se décanter en deux périodes comprenant chacune leur objectif prioritaire : 1p la complétude / 2p la légitimité.

A ses débuts, la wikipédia comporte logiquement un faible nombre d'article. Elle ne peut prétendre concurrencer les publications encyclopédiques voire un simple dictionnaire. Elle est assez peu lue (d'autres concurrents mieux fournis lui font de l'ombre : en 2002 on se serait plutôt référé à l’Encyclopédie de l’agora ou, sous réserve d'en avoir les moyens, souscrit un abonnement à Encarta ou l'Encyclopedia Universalis). Par contre, le principe révolutionnaire de la contribution collaborative attire un noyau de « pionniers », fascinés par l'ampleur et l'ambition du projet. L'encyclopédie grandit et chaque année franchit un cap signifié par le nombre d'articles. Elle finit par s'imposer comme la référence par défaut, attire des millions de lecteurs, est remarquée par la presse et… critiquée. Un peu malgré elle, elle se découvre un rôle social et pédagogique, qu'elle doit assumer pour le mieux. Pour le résumer très schématiquement, l'encyclopédie écrite devient une encyclopédie lue.

C'est à ce stade que s'agence le passage de 1p à 2p. Je suis arrivé assez tôt pour le vivre de l'intérieur. A mes débuts, on m'a fait rapidement remarqué qu'il était nécessaire de ne pas faire de « travail inédit » et de rattacher mes développements à un « selon untel ». Seulement, les notes de bas-de-page n'étaient quasiment pas employées. Il suffisait d'indiquer le nom de l'auteur et une mention plus ou moins complète en bibliographie à la toute fin du texte. Le contexte était très différent et l'on pouvait, de bonne foi, se permettre nombre de trucs limites, mais aussi d'expérimentations, qui ne passeraient plus aujourd'hui.

Réagissant promptement aux critiques qui lui étaient adressées, l'encyclopédie s'est mise à heure universitaire. Les notes de bas de page se sont généralisées, ainsi qu'un autre instrument tout aussi important : l'évaluation des articles, avec des critères de plus en plus rigoureux au fil des années (certains articles classés Bon Début au terme du concours de désébauchage de mars 2011 aurait très bien pu être labélisés quatre ou cinq ans plus tôt). Cette contre-offensive s’est faite dans la douleur (en témoigne cette pétition qui n’est maintenant plus qu'un document historique). Elle a néanmoins porté ses fruits. Le discours anti-wikipédia est devenu clairement minoritaire. Même Pierre Assouline s'est mis à parler en bien d'un article (un seul, il ne faut pas non plus pousser…).

Et maintenant ? L'on pourrait se contenter de suivre cette lancée. L'encyclopédie n'aura certes jamais autant d'articles labélisés que d'articles tout court (en même temps cet objectif, souvent sous-entendu, n'a jamais vraiment été formalisé). Par contre, elle peut clairement viser à améliorer au maximum les articles les plus importants et les plus consultés et à couvrir correctement tout le reste. Ça pourrait suffire, mais ça ne suffit pas.

L'attention porté au lecteur a laissé le contributeur dans l'ombre. Certes le projet wikipédien se révèle toujours suffisamment attirant pour garantir le renouvellement de la communauté (les arrivées = les départs). Toutefois, la croissance de cette dernière ralentit, voire s'inverse sur les wikipédias germanophones et anglophones. Par ricochet, les autres facteurs (création et labélisation d'articles…) progressent non plus géométriquement (de plus en plus vite) mais arithmétiquement (à même vitesse, voire moins vite). L'évolution de wikipédia devient essentiellement cumulative.

Bref, et c'est en fait là où je voulais en venir (on admirera mon sens du suspense), plusieurs indices laissent à entendre que nous sommes à la fin d'un cycle, à la veille d'une nouvelle étape — soit, logiquement 3p. Vers quoi allons-nous ? Tout au long de l'année j'ai pu remarquer une prise de conscience accrue sur un enjeu jusqu'ici un peu laissé de côté : l'accueil des nouveaux arrivants. Auparavant, le fait est que l'on ne prenait pas vraiment en compte le nouveau contributeur : il débarquait, était plus ou moins bien accueilli, plus ou moins bien motivé, restait ou partait, peu importe… Le volume des entrées était suffisamment important pour qu'on ne se soucie guère de son sort.

C'est un peu subjectif, mais il me semble que ce volume a commencé à s'amoindrir un peu à partir de 2008 et plus franchement à partir de 2010. En cause, deux choses. D'une part, il n'y a, logiquement, plus d'effet de surprise : tous ceux que le concept d'encyclopédie collaborative intéresse (c'était mon cas) connaissent Wikipédia. Ensuite, le fait est, indubitable, que la subtilité des règles de rédactions rebute beaucoup de monde. J'ai tenté il y a quelques semaines de « débaucher » quelques collègues doctorants, sans trop de succès. La prise en main est globalement jugée « trop compliquée ». Certains pensaient d’ailleurs que l’inscription était obligatoire et n’avaient pas saisi que le bouton « Modifier » était accessible depuis une IP. Dans la mesure où mes interlocuteurs étaient des gens plutôt savants et qualifiés, je me suis dit qu’il y avait comme un déficit d’information (ou un excédent de timidité).

Bref, la quête exclusive de légitimité montre un peu ses limites, tout comme la quête de complétude cinq ans plus tôt. L'accession à un nouveau seuil qualitatif paraît nécessaire. Sans renoncer d’un iota à une exigence de qualité, il importe d’élargir la participation. L’enjeu ne se résume pas à convaincre quelques milliers d'experts. Il faut voir plus large et encourager l’internaute moyen à devenir une sorte de « contributeur occasionnel », désireux d’ajouter sa petite pierre à l’édifice en corrigeant quelques coquilles, créant ou modifiant un article sur un sujet subsidiaire pour lequel il détient une certaine expertise (l’un des grands mérites de wiki consiste à ne pas séparer culture populaire et culture d’élite : tout-le-monde, ou presque, peut revendiquer une connaissance encyclopédique sur une thématique quelle qu’elle soit sans être frustré par je ne sais quel habitus).

Je serais presque tenté de définir le 3p comme une sorte de désenclavement réciproque, une population assez large s’ouvrant à wikipédia ; inversement, la communauté surmontant sa tendance à se replier sur elle-même. Qu’est-ce qui déterminerait l’apparition de ce nouveau seuil ? Des outils et des techniques. On a eu le wiki pour le 1°, la note de bas-de-page et l’évaluation pour le 2p. Pour le 3p je serais tenté de mettre en avant l’interface WYSIWYG, qu’on nous promet pour cette année. Le bouton « modifier » disparaît. Seul reste un « traitement de texte », immédiatement modelable et appréhendable. La tentation de contribuer s’impose sans médiation préalable.

Il va sans dire que cette mutation technique devra être accompagnée. Une campagne de wikipédisation sera nécessaire pour canaliser tout ce nouveau flux entrant, pour intégrer les nouveaux venus sans les dégoûter. L’enjeu est de taille et va bien au-delà de Wikipédia. Les compétences acquises en tant que contributeur peuvent se révéler précieuses dans la vie réelle. Je me souviens avoir lu sur le bistro, il y a deux ou trois ans, le cas d’un utilisateur qui s’étant familiarisé avec les exigences du travail universitaire, avait pu trouver un job assez qualifié. Dans une même optique, mon expérience wikipédienne m’a grandement aidé à mettre en chantier ma thèse.

En gros, ce qui doit changer, c’est le rapport au texte de wikipédia. Il n’y a pas les écrivains d’un côté et les lecteurs de l’autre, mais des lecteurs-écrivains ou écrivains-lecteurs plus ou moins potentiels. Personnellement, je suis aujourd’hui incapable de lire un article. Je me pose toujours dans une posture de correcteur, voire de rédacteur. Je suis d’ailleurs très frustré lorsque je consulte l’encyclopédie avec un téléphone portable, puisqu’il m’est très difficile d’opérer la moindre modification. Ce changement de rapport au texte était en germe depuis le début de l’aventure Wikipédia, mais j’ai l’impression qu’il commence tout juste à s’actualiser.

Bon, je ne vais pas m’étendre davantage sinon je vais finir recordman de la longueur des vœux de bonne année — ce qui n’était pas vraiment l’idée. Ça permet au moins de contrebalancer d’un coup l’hibernation prolongée de Wikitrekk, qui subit un peu le contrecoup de la thèse et de l’hôtel.

samedi 24 septembre 2011

Et pourtant elle tourne…

Cet après-midi, en descendant le boulevard Saint-Germain, je suis tombé nez-à-nez avec ceci :


Deux messages contradictoires se succèdent. Le panneau supérieur nous dit d'abord que ce distributeur est en service. La présence de scotchs croisés et d'une mention HS spécifient en fait qu'il ne fonctionne pas.

Pour comprendre Wikipédia, il suffit d'inverser cette image. Un panneau indique qu'elle est Hors service. Et pourtant elle tourne…