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mardi 18 septembre 2012

Un nouveau concurrent ?

C'est sur le blog de l'ami Frakir que j'ai appris l'existence d'une terrible menace pour l'existence des projets Wikimédia, relayée dans une brève alarmante des inrockuptibles. Elle porte un nom pourtant bien poétique : quora. Avant de battre d'emblée en retraite interrogeons-nous a minima : à quoi a-t-on à faire ?

Modélisation hypothétique d'un(e) Quora ayant achevé sa mue encyclopédique

Les prétendants à la succession de Wikipédia se répartissent généralement en deux classes. Il y a ceux, généralement d'anciens leaders sur le marché, qui soulignent à force trait leur respectabilité et leur expertise durable. Typiquement, l'Encyclopedia Universalis ne se définit quasiment plus que par rapport à Wikipédia – il faudrait vraiment que je fasse un petit billet sur sa dernière campagne de promo. Il y a ensuite ceux, plus nombreux, qui se veulent plus ouvert que l'encyclopédie en ligne. On songe évidemment au cas emblématique de Knol, l'encyclopédie google qui comptait ériger le POV pluriel au rang de principe fondateur. Évidemment, ces deux catégories ne sont pas immuables. Des passerelles sont toujours possibles. L'encyclopédie de Larousse qui se positionnait initialement sur le terrain de l'encyclopédie traditionnelle n'a finalement pas hésité à adopter une posture « ouverte », afin de récupérer au passage quelques déçus de wiki.

Quora revendique sans ambiguïté son appartenance à la seconde catégorie. Elle/Il [je ne connais pas le genre de l'objet même si je penche plutôt pour le féminin] n'est en effet pas venu spontanément sur le marché de l'encyclopédisme. Il s'agit initialement d'un site de question/réponse – une sorte d'oracle gigantesque où les gens posent leurs questions, d'autres gens leurs répondent et d'autre gens encore évaluent et les questions et les réponses aux questions. Fort d'un succès indéniable, ses concepteurs ont commencé à affûter leurs ambitions et à se positionner sur un segment plus large, privilégiant un aspect (l'encyclopédicité) aux dépens des autres (notamment des affinités assez fortes avec un réseau social – ce n'est pas pour rien que les deux fondateurs sont d'anciens salariés de Facebook). L'année dernière, Techcrunt mettait ainsi en évidence le rapprochement formel entre Quora et Wikipédia.

Cette réorientation est-elle judicieuse ? L'idée de base consiste à présenter un pre-knowledge, là où Wikipédia proposerait un knowledge digéré et agréé par la communauté scientifique. En gros, le travail inédit est admis dans la mesure où il permet de recenser les idées émergentes non encore institutionalisées. L'un dans l'autre, ça peut se défendre : plutôt que de répéter wikipédia (fatalement en moins bien, wiki disposant quoiqu'on en dise de dix ans d'avance…), on cherche à proposer quelque chose de différent, un ensemble de données que l'on ne retrouvera peut-être pas ailleurs.

Ceci dit, Quora présente en pratique au moins deux grosses faiblesses. Elles finiront peut-être par se résorber, mais en l'état, ça me paraît rédhibitoire.

  1. Le mode question/réponse ne constitue que l'un des usages de Wikipédia. On peut très bien consulter l'encyclopédie pour de nombreuses autres raisons : sonder une thématique générale, rechercher une bibliographie sur un sujet, flâner d'un article à l'autre… Les réponses de Quora ne permettent pas tout cela : il s'agit de textes brefs, potentiellement subjectifs, qui ne prétendent répondre qu'à une demande précise sans faire le tour d'un objet ou d'un terme défini.
  2. Quora n'est pas placé(e) sous licence libre. L'air de rien, cela pose de nombreux problèmes pratiques : on ne peut bénéficier de l'audience parallèle des sites miroirs, ni des reprises éventuelles dans des blogs, projets ou livres. Qui plus est, le fait de s'approprier entièrement le travail des contributeurs n'est pas de nature à attirer experts et amateurs sérieux…
À tout ceci, il convient d'ajouter que Quora devra bientôt faire face à un concurrent potentiellement destructeur : Wikidata. Le nouveau projet de la Wikimedia Foundation vise entre autre à répondre à toute les questions, en générant automatiquement les réponses par croisements successifs de données. Le cœur de cible de Quora serait directement menacé.

En somme, il est difficile de dire qui est le concurrent de qui…

samedi 31 mars 2012

Pourquoi faire compliqué ?

Si vous suivez régulièrement le bistro ou le bulletin des administrateurs vous avez sans doute déjà vu passer l'affaire : un débat est en cours sur l'opportunité d'introduire de nouvelles abréviations pour certains espaces méta-encyclopédiques. A côté de WP: pour Wikipedia:, on pourrait ainsi avoir P: pour projet.

Contrairement à ce que paraît annoncer le titre de ce billet, je ne suis pas opposé à cette innovation. J'utilise très fréquemment les abréviations et économiser du temps lorsqu'il m'arrive d'ouvrir toute une série de portails, n'est pas tout-à-fait négligeable. Par contre, je conscient de l'importante dérive jargonnante que cela pourrait générer. On critique fréquemment l'encyclopédie pour sa complexité et, par-là-même, les wikipédiens pour leurs échanges assez sybillins.

Les abréviations présentent en effet pour spécificité d'être incompréhensibles en dehors d'un contexte préalable. Pour un aviateurs, BA signifie base aérienne, pour un chimiste, c'est du baryum, pour un étudiant anglo-saxon, c'est un bachelor of arts. Sur wikipédia-même, des ambiguïtés restent possibles. BA renvoie tantôt au Bulletin des Administrateurs, tantôt au Bon Article — les deux concepts restent toutefois suffisamment distincts pour être compris. Il y a un cas beaucoup plus problématique, c'est celui de la pdd : page de discussion ou prise de décision, sachant que chaque prise de décision possède sa page de discussion (la pdd de la pdd…). Par conséquent, il y a une corrélation entre la simplicité du terme et sa polysémie.

En outre, une abréviation n'est pas véritablement faite pour être lue, mais pour être vue. Lorsqu'on discerne WP:RA, on ne pense pas prioritairement au son VéPéèreA, mais au dessin des lettres, à leur assemblage typographique. L'abréviation renforce la connotation idéographique de l'écrit ; elle s'apparente quasiment à un idéogramme — c'est, au sens propre, du chinois… Le lecteur ne dispose d'aucun appui phonologique pour identifier le sens du mot : WP:RA ne veut a priori rien dire et rien signifier. Ce n'est que par la maîtrise des codes institutionnels qu'il parvient à opérer le déchiffrement (il connaît l'existence des Requêtes aux administrateurs, il a compris que les autres utilisateurs y font référence en ce terme).

J'hésite donc à soutenir cette source de complication supplémentaire (sans doute pas pour la communauté hardcore, mais, indubitablement, pour la communauté périphérique et le simple lecteur). Wikipédia est déjà assez compliquée comme ça. Ou pas…

Il y a quelques jours, je me suis aventuré à jeter un coup d'œil à Citizendium, l'ex-futur aspirant concurrent de Wikipédia — une section du bistro m'y incitait un peu. Au sein du forum communautaire, on trouve un fil sur l'engagement de l'infrastructure encyclopédique contre le SOPA (quelque chose d'éminemment familier aux wikipédiens). Et au sein de ce fil, on trouve le post suivant :


En français cela donnerait (et j'insiste sur le conditionnel car il ne s'agit pas d'une traduction facile) :

Le ME a le droit d'émettre des décisions temporaires, de telle sorte que le changement de la bannière était légale, à moins qu'il ne viole quelque disposition préexistante (certains m'ont souligné en privé qu'il serait incompatible avec l'article n°23). Si l'EC pense que la bannière viole l'article n°23, il peut déléguer sa décision au MC, qui la traitera comme une question d'attitude générale. Si l'EC décide que cela ne viole pas la charte, mais qu'il ne souhaite pas que des changements de cette nature adviennent dans le futur, il peut remettre en cause la décision temporaire du ME en émettant une règle formelle.

Je n'ai pas pris la peine de déchiffrer ce jargon élaboré — apparemment le ME sert un peu de big boss, et le MC et l'EC sont des institutions collégiales. On me dira qu'on peut rencontrer assez facilement ce genre de développement byzantin sur Wikipédia — dans n'importe quelle PDD un peu pointue en fait. Ce qui est assez surprenant, c'est que la communauté de citizendium fédère en tout et pour tout une cinquantaine de participants actifs — à comparer aux cinq mille contributeurs actifs de la seule Wikipédia francophone.

En somme, si la complexité des régulations est étroitement corrélée avec la taille de la communauté, je me dis que Wikipédia ne s'en sort, relativement, pas si mal que ça.

samedi 24 mars 2012

Esprit critique…

Le moins qu'on puisse dire c'est que mon blog s'est vaguement assoupi au cours du mois passé. C'est un peu l'inconvénient d'avoir Wikipédia comme sujet : il ne s'agit pas seulement d'un lieu d'observation, mais aussi d'un lieu d'action. Or, en ce qui me concerne, ces derniers temps, l'action a pris clairement le pas sur l'observation : entre le Wikiconcours, la PDD sur l'engagement (ou au non-engagement) de l'infrastructure encyclopédique et le comité d'arbitrage, j'ai eu largement de quoi m'occuper.

Je vais profiter d'un fait tout récemment médiatisé pour relancer un peu la machine à blogger : l'expérience Loys. Par là, j'entends le vandalisme volontaire de ce professeur de français désireux d'inciter ses élèves à utiliser Wikipédia avec circonspection. Si ça ne vous dit rien, je ne peux que vous inciter à faire une séance de rattrapage sur le blog de Pyb ou sur le bistro d'avant-hier — car, contrairement à ce qu'on a souvent tendance à colporter, il se dit parfois des choses intéressantes sur le bistro. Pour ma part, un peu à l'instar de David Monniaux, je vais me servir de cet expérience comme d'une simple amorce. Il s'agit de développer une réflexion plus large sur la notion d'esprit critique et ses mutations dans le cadre d'internet en général et de Wikipédia en particulier.

Loys part d'un postulat certainement fondé : l'esprit critique n'est pas une notion innée. La faculté de distinguer les sources et les faits (car c'est à cela que renvoie d'abord kritein ou le critère) s'apprend. Plus exactement elle suppose l'intériorisation de certaines postures (le doute méthodologique, la distanciation…) et la pratique systématique de certaines procédures (le recoupement des données, l'étiquetage des interprétations…).

Il se trouve une notion chinoise classique qui exprime assez bien tout ceci : le « kuaiji » (je m'excuse d'avance de ne pas pousser la sophistication jusqu'à afficher la transcription originelle en idéogrammes). On traduit généralement cette notion par « comptabilité », mais son champ sémantique est beaucoup plus large. Outre le dénombrement, elle signifie la classification et la synthétisation des données ainsi que l'exercice d'une évaluation qui peut volontiers être circulaire (concrètement, le rédacteur du kuaiji est amené à s'évaluer lui-même). On retrouve tout ceci avec l'esprit critique : la recension des divers éléments disponibles sur un phénomène donné, leur sélection et leur présentation dans un format adapté, l'exercice d'une distanciation à l'égard de sa propre action (l'encyclopédie Guanzi, liste ainsi en tout et pour tout quelques 36 procédures de vérification distinctes).

Bref, l'esprit critique implique un décentrement constant : vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit. Chacune de nos approches doit être reconsidérée, sachant que l'acte de reconsidération est en lui-même une approche. Cette dérive constante, qui confine à la mise en abyme perpétuelle, peut néanmoins être tempérée. L'individu pense rarement seul : il en vient généralement à confronter ses conceptions avec autrui. Cet échange intersubjectif permet d'encadrer la dérive critique qui s'apparente désormais à un dialogue sans cesse approfondi, où l'un se fait le vérificateur de l'autre.

Qu'on le considère comme la résultant d'une posture ou d'une situation de communication, l'esprit critique est quelque chose qui apparaît progressivement. Seulement, quel en est la cause ? qu'est-ce qui motive cet apparition ? Selon Loys, l'enseignement joue un rôle absolument primordial dans ce processus. En « arrachant » les élèves à leurs conditions de vie quotidienne (et matérielle) l'école leur délivrerait des moyens d'appréhensions du monde. Elle forge un regard second, décentré par rapport aux postulats de cette société. Assez paradoxalement, ce décentrement émane d'une situation communicationnelle éminemment hiérarchique : le professeur surplombant matériellement et intellectuellement l'assemblée des élèves. Mais bon, on peut encore estimer cette « autorité » n'a que pour visée sa propre dissolution, dès lors que les élèves possèdent les moyens intellectuels de se passer du professeur.

Ce qui est véritablement discutable, c'est d'exclure toute autre source à la formation de l'esprit critique. Ce n'est manifestement pas le cas, et pas seulement depuis l'apparition d'Internet. Dans les faits, le monopole épistémologique du corps professoral est entamé depuis plus de cinq siècles.

Pour les besoins de ma thèse, j'ai été amené à lire un ouvrage très intéressant d'Elisabeth Eisenstein sur la naissance de l'imprimerie (il ne s'agit pas de The Print as an Agent of Change, mais d'une version synthétisée plus récente, The Printing Revolution in Early Modern Europe). Elle revient en détail sur les conséquences scientifiques et académiques de l'imprimé. Elle insiste notamment sur le fait que, pouvant accéder beaucoup plus aisément que leurs prédécesseurs à la connaissance écrite, les savants des XVIe et XVIIe siècle se sont très rapidement émancipés de la tutelle de leurs aînés. En quelques années à peine, grâce à ses lectures, Kepler en remontrait à ses enseignants.

Cette révolution épistémologique de l'imprimé s'apparente beaucoup à celle du numérique. On a un peu tendance à l'oublier, mais l'introduction des presses s'est initialement traduit par un déclin général de la qualité des publications. Cherchant avant tout à rentabiliser leur investissement, les imprimeurs accordaient un soin minimal à l'état du rendu typographique (qui comporte un nombre incalculable de coquilles). Ils n'hésitaient pas à réaliser eux-même, des compilations de faits supposés scientifiques qui reprenaient tous les on-dits possibles et imaginables. Par comparaison, les copistes témoignaient d'une éthique professionnelle bien supérieure qui faisait de leurs écrits des objets beaucoup plus exploitables pour la connaissance scientifique.

Seulement, rapidement cette situation s'est radicalement inversée. En donnant à voir à un large public des informations autrefois faiblement disséminés, les imprimeurs s'exposaient bien plus à la critique — ce qui facilitait d'autant les corrections éventuelles. L'imprimé progresse indéfiniment grâce au principe du feedback : des spécialistes communiquent leurs réclamations, voire s'investissent dans l'édition des œuvres. Le géographe Ortelius en vient ainsi à publier en annexe de ses cartes une longue listes des contributeurs et correcteurs qui s'apparente, dans une certaine mesure, à un historique de Wikipédia. Parallèlement, cet exercice de confrontation entraîne une prise de conscience des incohérences de la recherche scientifique : tel remède médical indiqué depuis des siècles s'avère être une supercherie, telle terminologie étrange repérée dans la République de Platon s'avère être une erreur de copiste…


Une liste d'Errata d'Henri Estienne — aujourd'hui, cet humaniste ferait sans doute figure de wikignome


On retrouve exactement le même phénomène sur Wikipédia. La mise en disponibilité de toute une série d'informations entraîne leur réévaluation critique. C'est particulièrement patent dans le cadre des sciences humaines. L'article sur le Communisme sur lequel je suis en train de travailler avec Jean-Jacques Georges tente de tracer aussi nettement que possible la trajectoire sémantique de ce concept polysémique. A cette fin, il était nécessaire de lier de multiples sources disjointes — aucun ouvrage de synthèse unique n'ayant jamais abordé la somme de ces informations. En particulier, j'ai fini par mettre la main sur une brève analyse lexicologique de 1981, qui remet en cause de nombreux a priori, toujours circulant, sur l'étymologie du terme — il n'apparaît pas, sous son sens moderne, dans les années 1840, mais dès la fin du XVIIIe siècle. Même en ayant pu bénéficier d'une multitudes d'apports « exhumés » de multiples disciplines, l'article comporte sans doute de nombreuses imperfections, qui seront sans nul doute corrigées au fil du temps. Le schéma d'amélioration asymptotique est le même que pour l'atlas d'Ortelius. A ceci près que le dispositif d'accueil et d'hébergement de Wikipédia est infiniment plus accessible et modifiable.

L'inquiétude de Loys est finalement peut-être un peu celle des enseignants de Kepler. De nombreux contributeurs de Wikipédia ont l'âge de ses élèves. Cela ne les empêche pas de maîtriser rapidement les règles de rédaction encyclopédique et de produire des contenus de qualité comparable à ce qu'ils trouvent dans la littérature académique. Le monopole professoral risque fort d'être, une fois de plus, entamé.

lundi 20 février 2012

N'hésitez pas!

Ça fait quelque temps que je me dis que ce blog est un peu paradoxal. Il prétend s'intéresser à un dispositif collaboratif impliquant la cohabitation de multiples individualités ; et pourtant, il ne fait que refléter l'opinion d'une seule personne — votre serviteur… Afin de réduire un peu cette disjonction entre la forme et le fond, le support et l'objet du support, j'ai finalement décidé d'abolir le monopole de ma signature. Ceux qui souhaiteraient diffuser leurs analyses, témoignages et autres écritures n'ont qu'à m'envoyer un mail à l'adresse suivante, créée pour l'occasion : wikitrekk suivi du atgmaildotcom de rigueur (vous admirerez mon habilité à contourner les avaleurs d'adresse et autres bestioles envahissantes).

Je précise que mon activité ne se cantonne pas à un seul blog. Concrètement, selon le public visé, il existe trois possibilités.

1. Dans une perspective « les wikipédiens parlent aux wikipédiens » (voire, plus largement, les wikimédiens), il y a donc Wikitrekk. Si j'ai bien compris le système de blogger, il suffit de me communiquer une adresse gmail pour disposer du statut d'auteur sur un article donné. Un auteur peut d'ailleurs devenir administrateur. Ce qui fait que, si jamais il me prend la fantaisie de m'exiler six mois en Mongolie, je pourrai déléguer la gestion du blog à une personne de confiance.

2. Dans une perspective plus généraliste, l'on peut éventuellement recourir à mon blog sur Rue89, Hotel Wikipedia. Je dis éventuellement car je ne suis pas le seul acteur impliqué : la rédaction a également son mot à dire. Dans l'ensemble, elle privilégie les sujets mettant en rapport Wikipédia avec le monde extérieur. Sur un plan technique, elle se charge d'attribuer le texte à son auteur : je le dépose sur ma plate-forme habituelle, puis la signature est changée manuellement.

3. Enfin, pour les textes en anglais, à destination d'un public de wikipédien non-francophone, il est possible de passer par internationalwikitrekk. Ce blog n'est pas très actif, mais il est relayé par le planet anglo-saxon. Le procédé d'attribution est, logiquement, le même que sur Wikitrekk.

Bref, n'hésitez pas !

mardi 17 janvier 2012

Exception francophone

C'est à-peu-près officiel. Trois des quatre plus importantes Wikipédias ont décidé de s'engager contre le SOPA, ce super-hadopi américain dont j'ai déjà détaillé les implications ici et . Avant même de s'actualiser, ces engagements ont peut-être déjà porté leur fruit, dans la mesure où il semblerait que le SOPA ait été abandonné (du moins dans sa version originelle, mais un canada dry n'est pas à exclure…).

Suivant en cela la ligne esquissée par Jimmy Wales, la Wikipédia anglophone lance un appel aux avis des principaux contributeurs. La consultation vient tout juste de se finir et l'on voit déjà clairement se détacher les deux options principales : un blocage du site pour toutes les IPs en provenance des États-Unis (479 supports) ; un blocage de l'ensemble du site quelque soit la provenance de l'IP (591 supports). Inversement, la perspective d'une absence de réponse (et donc d'une encyclopédie non-engagée) n'a pas passionné les foules. Tout juste 73 supports, ce qui est très peu en regard de la considérable participation (environ 5-7% du total). En conséquence, Jimmy Wales a annoncé un blackout de l'ensemble du site (l'option la plus soutenue) pour demain. A priori, ce projet sera maintenu en dépit des rumeurs de suspension du SOPA (sachant que le PIPA ou Protect-IP Act, tout aussi problématique, demeure).

Les germanophones s'étaient réveillés beaucoup plus tôt. Dès la mi-décembre, ils avaient ouvert une Initiative gegen den SOPA. La question était un peu moins ouverte : il s'agissait simplement de savoir si l'on soutenait une action de protestation (Protestmaßnahmen) en solidarité (unterstütze die Aktionen der WP-EN) avec la Wikipédia anglophone. La nature de cette action de protestation n'est pas précisée : on évoque un bandeau, un pop-up, mais apparemment pas de blackout. Les résultats sont un peu moins tranchés que sur la Wikipédia anglophone. 132 avis soutiennent une éventuelle action de protestation ; 19 s'y opposent, soit un ratio de 85/15%.

Dernier cas de figure, et le plus attendu, celui des italophones. Une subdivision du bistro local (ou bar) est consacré à un Stop Sopa initiative. Visiblement assez emballés par le succès du blackout d'octobre dernier contre une loi de Berlusconi, les italophones soutiennent presque unanimement une action collective. Sur une centaine d'avis, seulement quatre s'inscrivent apparemment dans l'opposition (Nessuna iniziativa). Qui plus est, les quelques remarques que ces derniers formulent sont assez modérées (EH101 demande simplement qu'on prenne le temps de réfléchir).

Voilà à-peu-près tout ce qu'on pourrait dire des trois grandes initiatives qui se préparent ou ont été préparées. Toutefois, qu'en est-il de la quatrième encyclopédie, soit, pour ne pas la nommer, de la Wikipédia francophone ? Ben, comme on le soulignait sur le bistro d'hier, pas grand chose.

Ce n'est pas faute d'avoir été assez bien renseigné : la presse francophone a assez vite embrayé sur le sujet avec des articles réguliers dès novembre. De plus, j'ai pris l'initiative de traduire rapidement l'article de en sur le SOPA — je l'ai un peu délaissé depuis, mais l'article de fr coure assez correctement l'événement. On ne peut donc pas parler d'un déficit d'information, mais plutôt d'un déficit de volonté, dans une certaine mesure intentionnelle.

Il y a certes eu une tentative de prise de décision assez abstraite en novembre (aucun cas concret n'était considéré : le comma29 avait été liquidé et le SOPA commençait tout juste à se faire entendre). Comme en témoigne les remarques exclusivement critiques formulées contre elle dans la page de discussion, elle n'a pas eu un grand succès (en l'occurrence, mon avis était l'un des plus favorables). Et puis, plus rien. Nada. Zilch.

Comment rendre compte de cette exception, de ce non-interventionnisme francophone ? Il n'y a sans doute pas d'explication simple, mais fr a sans doute été moins marqué que ses congénères par les interférences étatiques. La preuve en est que les italophones, vaguement traumatisés par le comma29, marchent comme un seul homme contre le SOPA. Les germanophones demeurent un peu plus sceptique, mais je suspecte que la Zugangserschwerungsgesetz, un projet de loi avorté de 2010 extrêmement draconien contre la pédophilie, a laissé des traces. Par comparaison, les français qui composent les trois quarts des francophones ont Hadopi, un machin qui fonctionne mal (en fait, il ne fonctionne plus du tout depuis décembre dernier) et a plutôt encouragé que découragé le développement de l'encyclopédie en promouvant le contenu libre de droit.

Après, cette exception francophone va-t-elle tenir sur le long terme ? Cela me paraît assez incertain. Alors que le paradigme législatif dominant est en faveur d'un contrôle accru du net, il n'est pas impossible qu'on se réveille un beau matin avec un équivalent du SOPA ou du Comma29 dans le Journal officiel.

Et puis, l'on peut se demander si Wikipédia n'est pas en train de se doter d'un rôle social, qu'elle assumait déjà en sourdine : outre la diffusion des connaissances encyclopédiques, la défense de la diffusion des connaissances encyclopédiques. La politisation de Wikipédia dont il serait question n'a sans doute rien à voir avec un parti politique, mais beaucoup à voir avec une association civile. Le but n'est absolument pas de se positionner à gauche ou à droite, mais d'alerter le législateur sur les implications, pas toujours prévues, d'un projet de loi, comme le ferait, par exemple, une institution universitaire (une université peut d'ailleurs tout-à-fait se mettre ponctuellement en grève sans que cela ne porte apparemment préjudice à la réputation de neutralité des travaux qui y sont produits).

La question de savoir si cette réorientation est voulue se pose à peine : le fondateur du site (apparemment la personne la mieux renseignée au monde sur la signification des principes fondateurs) le souhaite ; la consultation anglophone, qui a indéniablement été montée correctement (grâce à un bandeau permanent, sa représentativité est sans doute largement supérieure à celle de nos PDDs) montre un soutien indéniable.

Je ne dis pas le contraire : la réorientation va sans doute décevoir de nombreux contributeurs de valeur. En même temps, ce ne sera sans doute pas la première fois. On l'a peut-être un peu oublié, mais pendant la période 2006-2009, la montée en rigueur des articles encyclopédiques et les dissensions qui s'en étaient suivies avaient déjà occasionné d'innombrables psychodrames et de bruyants claquements de porte. Le projet avait tenu le choc. La réinterprétation du second principe fondateur (on a glissé d'un « citer vos sources » [dans une bibliographie à la fin de l'article] à « citez vos sources » [en assignant à chaque information une note dûment référencée]) est entrée dans les mœurs.

Personnellement, je ne peux pas dire que je sois complètement emballé par cette évolution (en mon temps, je n'avais pas non plus été emballé par la soudaine déferlante des références), mais je vivrais avec. Je m'efforcerais simplement de veiller à ce que les actions de protestations soient effectuées avec discernement — typiquement, après examen des projets de loi, il me semble que le SOPA est, pour Wikipédia, beaucoup moins nocif que le comma29, et ne mérite sans doute pas tout ce ramdam.

Petits ajouts subisidiaires (je manque de temps pour les intégrer directement dans le corps du billet) : la wikipédia hispanophone a également évoqué, favorablement, la possibilité d'un bandeau de soutien ; Commons s'est déjà décidé à mettre en place un tel bandeau. Bref, mis à part fr, tous les grands projets de la Wikimedia Foundation ont l'air de s'accorder sur la nécessité d'un engagement.

dimanche 14 août 2011

Le web-roman-feuilleton, présent et futur…

Il y a une dizaine de jours, je publiais le premier épisode de mon wiki-roman-feuilleton. Je lançais cette entreprise éditoriale en somnambule : sans avoir vraiment conscience de ce que je faisais, je le faisais. Je me fixais toute une série d’objectifs arbitraires (écrire 60 billets autour de Wikipédia, à raison de près d’un billet par jour). Mes motivations m’étaient assez occultes. Je les perçois mieux aujourd’hui.

Je souhaitais dynamiser mon activité littéraire. Je suis, dirait-on, un écrivain de chambre. J’ai accumulé les projets romanesques depuis une huitaine d’années, certains assez avancés, d’autres réduits à quelques lignes abstraites. Aucun n’a jamais abouti. Je n’ai eu le temps de les alimenter que pendant les périodes extrascolaires. Or, de 14 à 22 ans, l’on ne cesse changer d’optique, brûlant une année ce que l’on avait adoré au cours de la précédente, découvrant sans cesse de nouveaux champs d’expériences, de nouveaux styles. Une fuite en avant, certainement stimulante mais peu productive. Je me retrouve aujourd’hui avec un large stock de textes dont, pour la plupart, je n’ai jamais été que le seul lecteur.

La publication régulière permet de limiter cette dérivée. Je ne suis plus seul. Je dois tenir compte des attentes d’un lectorat en formation. Cette spéculation génère des obligations : je ne peux prendre le risque de trop détourner le roman de ses intentions initiales. En outre, un rythme de publication quotidien amoindrit la tentation de la procrastination. Je ne peux remettre l’écriture de mon millier de mots journalier. Je dois m’y mettre maintenant, sans attendre un hypothétique temps de grâce. Je fais l’excellent apprentissage d’une écriture banale, fonctionnariale.

Je ne le découvre qu’aujourd’hui, mais le web-roman n’est pas né d’hier. Il est apparu dès qu’il est devenu possible — soit, dès que des infrastructures adaptées permirent à n’importe quel quidam de publier n’importe quel texte à l’attention de n’importe qui. A la fin des années 1980, une Electronic Literature commence à se manifester. Soit une littérature destinée à être lue exclusivement sur un ordinateur. En 1987, Michael Joyce dote cette littérature très théorique de ses lettres de noblesse avec Afternoon, a Story chef-d'œuvre incontesté, quoique plutôt solitaire. De l’Electronic Literature à la Web Literature la conversion est relativement aisée. On voit ainsi émerger les premières Web Fiction à la toute-fin des années 1990

Peut-être sous influence anglo-saxonne, le genre a connu une certaine fortune au Québec. On y trouve notamment une production très bien faite qui possède déjà son petit parfum de classique, Mille Vies de Denis Vézina. Financé par les bibliothèque publiques de Montréal, ce web-roman-feuilleton a rencontré un certain succès — preuve s’il en est que le dispositif fonctionne. En dépit de ce précédent francophone significatif, la France peine à s’y mettre. On sent néanmoins comme un frémissement depuis la fin de l’année dernière.

Dans l’ensemble, les webromans restent très stéréotypés. Ils ne prennent pas acte de la spécificité du cadre éditorial. Ils se contentent d’importer tels quels des styles, des genres et des dispositions textuelles purement littéraires — un peu à la manière du cinéma académique des années 1900 qui, sur le modèle de L'Assassinat du duc de Guise, se cantonnait au théâtre filmé.

On trouve un archétype de cette importation sur une  websérie morte-née. Le premier épisode propose une description assez épaisse d’une planète entièrement gelée. La simple vision de l’image du texte tend à décourager le lecteur. Ces larges blocs de mots, ce mouvement narratif assez lent voire contemplatif — toutes sortes de choses qui paraissent acceptables sur une feuille de papier, mais désagréables sur un écran lumineux :



Par-delà son image, le texte possède une originalité toute relative. Il se résume à une série d’emprunts aux recettes courantes de l’heroic fantasy et du roman d’aventures. Ce n’est pas l’exemple le plus banal. ARCA va jusqu’à diffuser les épisodes hors-internet (apparemment par voie de mail). Le pitch narratif est une resucée vaguement fatiguée du roman-d’aventure-historique-cabbalistique-complot-mondial. Une autre initiative, mise au point par un deux normaliens, ne semble guère plus emballante. Il s’agit d’un roman policier placé à l’époque d’Henri IV. Je n’ai pas pu juger sur pièce : l’url du site renvoie vers tout autre chose, ce qui laisse à entendre que l’entreprise n’a pas dû aller bien loin.

Paradoxalement, les webromans les plus audacieux sont également ceux qui assument explicitement une identité littéraire. Tout dans Mille Vies rappelle le livre : on tourne des pages, les chapitres correspondent à des marques-pages, le fond du site présente l’équivalent visuel d’un bureau. Néanmoins, l’auteur ne se prive d’utiliser les ressources propres aux numériques : liens hypertextes, possibilité d’envoyer ses suggestions à l’auteur etc. Deux autres publications — beaucoup moins connues même si elles gagneraient à l’être — font également preuve de cette prudence expérimentale.

Le Mensékhar d’Eloïs Lom est un roman de science fiction, écrit en 1996 et jamais édité faute d’avoir trouvé preneur. Il repose pourtant sur un postulat assez intrigant : utiliser les procédés narratifs de la mythologie grecque dans le cadre d’un Space opera. La littérature SF a certes déjà fait un usage abondant des noms et récits de cette mythologie (il suffit de consulter la liste des œuvres de Dan Simmons pour s’en persuader). A ma connaissance, cet emprunt ne va jamais jusqu’à la restitution telle quelle de ses schémas structurels. C’est pourtant ce que fait le Mensékhar en modelant son développement sur celui d’une tragédie athénienne : tous les personnages vivent dans l’attente d’une apocalypse prévue dès les premiers épisodes. Afin d’étayer ce postulat intertextuel, Eloïs Lom tire partie des interactions possibles entre une multitude de textes : commentaires, notes de lecture, épisodes romanesques, articles encyclopédiques… Ce qu’il met en scène ce n’est pas un roman, mais plutôt l’atelier d’un roman : tous les conseils, les indications, les inspirations qui nourrissent l’activité de réécriture d’une œuvre vielle de quinze ans.

La Chambre floue d’Eric Méfret joue a contrario la carte de la diversification sensorielle. Le site publie en feuilleton un romans épuisé et jamais réédité de l’auteur, Neuronnex, sorte d’uchronie futuriste racontée à la manière d’un néo-polar. Il ne les publie pas en bloc, mais ménage toute une série d’enrichissement sémantiques. L’auteur n’a pas songé à la seule lecture du texte mais également à son appréhension en tant qu’image. Un soin particulier est apporté à la typographie (police, italique…) ainsi qu’à l’inscription des mots dans un espace visuel (fond noir, titres floutés). Enfin, un accompagnement musical rock’n’roll accompagne la lecture et produit d’amusants effets de décalages et de distanciations.

Dans les deux cas, on le voit, le webroman n’a pas été écrit mais transcrit pour le web. Et ce n’est pas forcément plus mal. Sensibles aux divergences profondes entre la feuille et l’écran, les auteurs se sont décarcassés pour identifier des plus-values artistiques. Eloïs Lom concilie le texte avec le contexte : l’un n’est pas explicitement distingué de l’autre, mais tous deux participent d’une même entreprise éditoriale. Eric Méfret joue sur la double qualité du mot comme image et comme sens. Ces deux options résument-elles toute la spécificité du webroman ? Pas tout-à-fait.

Ce sont effectivement les premières qui se présentent à l’esprit. Lorsque j’ai mis en place mon wiki-roman-feuilleton, mon premier souci fut de mettre en place un lectorat stable afin de développer les échanges auteurs-lecteurs par le biais de nombreux co-textes (commentaires, tweets…). Je voulais construire mon feuilleton comme un wiki. En témoigne ces tweets :


Je me suis rapidement rendu compte que cet objectif n’était pas vraiment réalisable. En tant qu’auteur, j’avais déjà une idée bien précise de l’intrigue (et de ses rebonds) en tête. Ne connaissant pas les points-de-fuite vers lesquels tendent la narration, les lecteurs peuvent difficilement suggérer certains retournement de l’intrigue. Leur liberté, que je pensais totale, se trouve de facto limitée.

Par la suite, je me suis efforcé de concevoir des illustrations autonomes, propres à stimuler la lecture et à lui donner une dimension supplémentaire. Deux de mes feuilletons comportent une image fictive (ici et ). Un autre va jusqu’à intégrer une vidéo. Cependant, ces illustrations représentent une charge de travail supplémentaire. Je ne peux les réaliser que lorsque j’ai le temps et l’inspiration nécessaire.

Chacune des options est insuffisante en elle-même. Il n’est même pas sûr que leur combinaison suffise. D’autres trucs et ficelles restent à découvrir ou à populariser. J’ai récemment commencé à m’aventurer sur une piste prometteuse : la fictionnalisation de l’actualité. Le blog voire plus largement le web, présentent cette particularité de dater systématiquement chaque ajout d’information. Chacun de mes billets sont introduits par une mention calendaire, soit, dans le cas présent : « le 14 août 2011 ». En jouant sur cette datation systématique, on peut produire des effets littéraires assez stimulants. Ainsi, mon feuilleton du 6 août propose un compte-rendu fictif de la dégradation de la note de la dette américaine par Standard and Poor’s le jour-même où cette dégradation intervient.

Parallèlement je réfléchis beaucoup sur la longueur idéale du feuilleton web. L’œil humain a apparemment du mal à fixer un seul long texte sur l’écran. Peut-être est-il gêné par la luminosité et doit-il en compenser la monotonie en variant fréquemment l’affichage (l’internaute est, par définition, un zappeur-né). Le webromancier se doit de tenir compte de cette donnée peut-être anthropologique. Mes sept premiers feuilletons maintenaient un rythme de croisière d’un peu plus de 1000 mots. Le huitième descend soudainement en-deçà de la barre des 500.

Le champ d’expérimentation n’est pas clôt et s’étend toujours.

Bref, il n’y a pas une recette miracle qui ferait instantanément d’un texte un webroman en bonne et due forme. Cela n’a rien d’exceptionnel. Le cinéma ne se résume pas aux mouvements de caméra, aux voix off, aux décors réels et à la musique d’accompagnement. Il compose une articulation de tout ça. C’est à cette orchestration des procédés que doit parvenir le webroman. Le chemin est encore long. Mais, après tout, en 1911, le cinéma n’avait donné qu’une assez faible idée de ses potentialités.