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lundi 7 mai 2012

Contestateurs systématiques

L'adoption de la procédure de contestation du statut d'administrateur (ou CSA) avait été tortueuse. Dès 2006, une PDD un peu monstrueuse sur la Limite du mandat d'administrateur incluait une proposition 3 bis, ainsi conçue :
Après un problème avéré lié à l'utilisation des outils d'administration, noté sur la page de plainte pour admin, un vote de destitution peut être lancé si le demandeur a l'appui d'au moins 3 autres contributeurs.
La proposition est finalement rejetée par 18 voix contre 33. Elle revient subrepticement sur le tapis quatre ans plus tard. Le 19 août, une Prise de décision sur la contestation du statut est ouverte. Elle débouche dix mois plus tard sur une situation très paradoxale : la contestation est admise en principe, mais toutes les modalités proposées sont finalement rejetées.

Une seconde prise de décision devient nécessaire. Après moult discussions, vote, discussions sur le vote et vote sur la discussion, le système actuellement en vigueur est adopté : un administrateur doit renouveler son statut si six contributeurs autoconfirmed soulignent, diff à l'appui, qu'il a abusé de ses outils ou perdu la confiance de la communauté. Nulle instance n'est chargé d'évaluer a priori la validité de ces argumentations. Il existe par contre une sorte de validation a posteriori : la communauté encyclopédique n'est pas seulement appelée à juger de l'administrateur mais aussi de la validité des motifs.

Ce processus très graduel n'a pas véritablement permis d'éluder toutes les difficultés. En son état actuel, le CSA porte un certain nombre de dérives. Certains administrateurs se sont ainsi retrouvés contestés pour des motifs que l'on jugerait risible dans le meilleur des cas. En témoignent ainsi certains avis déposés à l'encontre de Lgd, ou encore les contestations en cascade récemment ouvertes par Guil207.

A ce stade, on mesure un risque assez sensible : six contributeurs mal lunés peuvent forcer le renouvellement de la plupart des administrateurs de wikipédia. Le « ticket d'entrée » est faible. Il suffit d'avoir produit une cinquantaine de contribution pour déposer son avis ; la validation dépend d'un simple diff qui n'est guère compliqué à fournir (la notion de « perte de confiance » est particulièrement extensible).

Une petite dystopie en guise d'exemple…

Supposons qu'une demi-douzaine d'anti-wikipédiens se met en tête de destabiliser l'encyclopédie, soit par jeu ou par conviction. Pour simplifier les choses, appelons-les Toto1, Toto2, Toto3 etc. Pendant une semaines, ils s'amusent à corriger une cinquantaine de fautes d'orthographes. Puis, ils passent à l'assaut. Ils commencent par les cas les plus aisés : sur les 194 administrateurs en exercice, il s'en trouve certainement quelques uns qui ont eut un mot de travers au cours des trois derniers mois. C'est suffisant, pour argumenter sans trop de difficulté en faveur d'une perte de confiance. On obtiendrait ainsi :

 

Puis ils intensifient l'offensive et s'attaquent à quiconque dispose d'un statut. A terme, on prend des mesures extraordinaires sur le bulletin des administrateurs. La petite camarilla est bloquée pour cause de désorganisation de l'encyclopédie. La procédure de CSA est suspendue temporairement, voire définitivement en attente d'une réforme structurelle. Et on commence à évaluer tous les dégâts de l'affaire.

Certes, le renouvellement ne pose pas vraiment de problème : le sort de l'administrateur dépend du jugement de la communauté. Celle-ci ne confortera certainement pas les opinions d'une demi-douzaine de « contestateurs systématiques ». Néanmoins, cela représente une certaine perte de temps, à la fois pour l'administrateur (qui doit s'échiner à se défendre au lieu de se consacrer à des activités plus utiles pour l'encyclopédie) et pour la communauté (tout-le-monde est appelé à voter et argumenter). On pourrait aboutir à la situation suivante, où des administrateurs respectés se retrouvent contraints de se défendre envers et contre tout :



Une procédure en quête d'ajustements

Autant dire que mon exemple dystopique est volontairement excessif. Il y a peu de chance qu'une telle dérive advienne : cela réclamerait six individus disposant de six connexions distinctes (autrement, une simple RCU suffirait pour invalider les contestations). En outre, ces individus doivent disposer d'une connaissance particulièrement fine de Wikipédia : saisir les implications du CSA n'est pas à la portée du premier venu. Néanmoins, les règles actuelles ouvrent une brèches suffisantes pour rendre la dystopie possible. 

 Un peu plus de cinq mois après l'ouverture du CSA (et une dizaine d'expérimentations, dont près de la moitié ont débouché sur une consultation communautaire), il serait peut-être temps de commencer à réfléchir à un ajustement. Je vois trois directions possibles. 

 La première, et la plus simple, consisterait à relever le « ticket d'entrée ». On pourrait ainsi se cantonner à ne prendre en compte que les abus d'outils. Or, la communauté a déjà exprimé son rejet de ce type de disposition. La faire revoter jusqu'à parvenir au « bon résultat » ne paraît pas véritablement envisageable. 

 La seconde présupposerait d'imposer un quota de contestations : un contributeur ne peut pas contester plus de X administrateurs à la suite. Cela permet d'éviter les contestations systématiques. Cependant, on risque de remplacer un problème par un autre. A partir du moment où un contributeur se joint à une ou deux contestations, il ne peut plus réagir à un abus manifeste d'un administrateur à son encontre. 

 La troisième et dernière aurait ma préférence. Elle impliquerait d'ajouter une question supplémentaire à chaque consultation : « est-ce que les motifs de la contestations vous paraissent valables ? ». Le règlement actuel prescrit en effet que « En cas de litige, la contestation reste ; la validité des motifs sera examinée par l’instance chargée de faire aboutir ou non la contestation [soit] par la communauté au cours du vote de confirmation. » Concrètement, chaque utilisateur est appelé à juger à la fois du maintien du statut de l'administrateur contesté et de la validité des motifs de consultation, soit deux choses éminemment distinctes. Cette adjonction m'a souvent gêné : même lorsque je n'ai pas véritablement confiance en l'administrateur contesté, il n'est pas envisageable d'accepter purement et simplement des motifs douteux ou datés. 

 En consacrant une question spécifique la validité des motifs, on astreint les contestataires à un minimum de responsabilité. En cas de rejet massif de leurs argumentations, des sanctions pourraient être envisageable. Cela permettrait sans doute de prévenir un usage purement gratuit de la procédure.

samedi 24 mars 2012

Esprit critique…

Le moins qu'on puisse dire c'est que mon blog s'est vaguement assoupi au cours du mois passé. C'est un peu l'inconvénient d'avoir Wikipédia comme sujet : il ne s'agit pas seulement d'un lieu d'observation, mais aussi d'un lieu d'action. Or, en ce qui me concerne, ces derniers temps, l'action a pris clairement le pas sur l'observation : entre le Wikiconcours, la PDD sur l'engagement (ou au non-engagement) de l'infrastructure encyclopédique et le comité d'arbitrage, j'ai eu largement de quoi m'occuper.

Je vais profiter d'un fait tout récemment médiatisé pour relancer un peu la machine à blogger : l'expérience Loys. Par là, j'entends le vandalisme volontaire de ce professeur de français désireux d'inciter ses élèves à utiliser Wikipédia avec circonspection. Si ça ne vous dit rien, je ne peux que vous inciter à faire une séance de rattrapage sur le blog de Pyb ou sur le bistro d'avant-hier — car, contrairement à ce qu'on a souvent tendance à colporter, il se dit parfois des choses intéressantes sur le bistro. Pour ma part, un peu à l'instar de David Monniaux, je vais me servir de cet expérience comme d'une simple amorce. Il s'agit de développer une réflexion plus large sur la notion d'esprit critique et ses mutations dans le cadre d'internet en général et de Wikipédia en particulier.

Loys part d'un postulat certainement fondé : l'esprit critique n'est pas une notion innée. La faculté de distinguer les sources et les faits (car c'est à cela que renvoie d'abord kritein ou le critère) s'apprend. Plus exactement elle suppose l'intériorisation de certaines postures (le doute méthodologique, la distanciation…) et la pratique systématique de certaines procédures (le recoupement des données, l'étiquetage des interprétations…).

Il se trouve une notion chinoise classique qui exprime assez bien tout ceci : le « kuaiji » (je m'excuse d'avance de ne pas pousser la sophistication jusqu'à afficher la transcription originelle en idéogrammes). On traduit généralement cette notion par « comptabilité », mais son champ sémantique est beaucoup plus large. Outre le dénombrement, elle signifie la classification et la synthétisation des données ainsi que l'exercice d'une évaluation qui peut volontiers être circulaire (concrètement, le rédacteur du kuaiji est amené à s'évaluer lui-même). On retrouve tout ceci avec l'esprit critique : la recension des divers éléments disponibles sur un phénomène donné, leur sélection et leur présentation dans un format adapté, l'exercice d'une distanciation à l'égard de sa propre action (l'encyclopédie Guanzi, liste ainsi en tout et pour tout quelques 36 procédures de vérification distinctes).

Bref, l'esprit critique implique un décentrement constant : vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit, vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce vis-à-vis de ce qu'on voit. Chacune de nos approches doit être reconsidérée, sachant que l'acte de reconsidération est en lui-même une approche. Cette dérive constante, qui confine à la mise en abyme perpétuelle, peut néanmoins être tempérée. L'individu pense rarement seul : il en vient généralement à confronter ses conceptions avec autrui. Cet échange intersubjectif permet d'encadrer la dérive critique qui s'apparente désormais à un dialogue sans cesse approfondi, où l'un se fait le vérificateur de l'autre.

Qu'on le considère comme la résultant d'une posture ou d'une situation de communication, l'esprit critique est quelque chose qui apparaît progressivement. Seulement, quel en est la cause ? qu'est-ce qui motive cet apparition ? Selon Loys, l'enseignement joue un rôle absolument primordial dans ce processus. En « arrachant » les élèves à leurs conditions de vie quotidienne (et matérielle) l'école leur délivrerait des moyens d'appréhensions du monde. Elle forge un regard second, décentré par rapport aux postulats de cette société. Assez paradoxalement, ce décentrement émane d'une situation communicationnelle éminemment hiérarchique : le professeur surplombant matériellement et intellectuellement l'assemblée des élèves. Mais bon, on peut encore estimer cette « autorité » n'a que pour visée sa propre dissolution, dès lors que les élèves possèdent les moyens intellectuels de se passer du professeur.

Ce qui est véritablement discutable, c'est d'exclure toute autre source à la formation de l'esprit critique. Ce n'est manifestement pas le cas, et pas seulement depuis l'apparition d'Internet. Dans les faits, le monopole épistémologique du corps professoral est entamé depuis plus de cinq siècles.

Pour les besoins de ma thèse, j'ai été amené à lire un ouvrage très intéressant d'Elisabeth Eisenstein sur la naissance de l'imprimerie (il ne s'agit pas de The Print as an Agent of Change, mais d'une version synthétisée plus récente, The Printing Revolution in Early Modern Europe). Elle revient en détail sur les conséquences scientifiques et académiques de l'imprimé. Elle insiste notamment sur le fait que, pouvant accéder beaucoup plus aisément que leurs prédécesseurs à la connaissance écrite, les savants des XVIe et XVIIe siècle se sont très rapidement émancipés de la tutelle de leurs aînés. En quelques années à peine, grâce à ses lectures, Kepler en remontrait à ses enseignants.

Cette révolution épistémologique de l'imprimé s'apparente beaucoup à celle du numérique. On a un peu tendance à l'oublier, mais l'introduction des presses s'est initialement traduit par un déclin général de la qualité des publications. Cherchant avant tout à rentabiliser leur investissement, les imprimeurs accordaient un soin minimal à l'état du rendu typographique (qui comporte un nombre incalculable de coquilles). Ils n'hésitaient pas à réaliser eux-même, des compilations de faits supposés scientifiques qui reprenaient tous les on-dits possibles et imaginables. Par comparaison, les copistes témoignaient d'une éthique professionnelle bien supérieure qui faisait de leurs écrits des objets beaucoup plus exploitables pour la connaissance scientifique.

Seulement, rapidement cette situation s'est radicalement inversée. En donnant à voir à un large public des informations autrefois faiblement disséminés, les imprimeurs s'exposaient bien plus à la critique — ce qui facilitait d'autant les corrections éventuelles. L'imprimé progresse indéfiniment grâce au principe du feedback : des spécialistes communiquent leurs réclamations, voire s'investissent dans l'édition des œuvres. Le géographe Ortelius en vient ainsi à publier en annexe de ses cartes une longue listes des contributeurs et correcteurs qui s'apparente, dans une certaine mesure, à un historique de Wikipédia. Parallèlement, cet exercice de confrontation entraîne une prise de conscience des incohérences de la recherche scientifique : tel remède médical indiqué depuis des siècles s'avère être une supercherie, telle terminologie étrange repérée dans la République de Platon s'avère être une erreur de copiste…


Une liste d'Errata d'Henri Estienne — aujourd'hui, cet humaniste ferait sans doute figure de wikignome


On retrouve exactement le même phénomène sur Wikipédia. La mise en disponibilité de toute une série d'informations entraîne leur réévaluation critique. C'est particulièrement patent dans le cadre des sciences humaines. L'article sur le Communisme sur lequel je suis en train de travailler avec Jean-Jacques Georges tente de tracer aussi nettement que possible la trajectoire sémantique de ce concept polysémique. A cette fin, il était nécessaire de lier de multiples sources disjointes — aucun ouvrage de synthèse unique n'ayant jamais abordé la somme de ces informations. En particulier, j'ai fini par mettre la main sur une brève analyse lexicologique de 1981, qui remet en cause de nombreux a priori, toujours circulant, sur l'étymologie du terme — il n'apparaît pas, sous son sens moderne, dans les années 1840, mais dès la fin du XVIIIe siècle. Même en ayant pu bénéficier d'une multitudes d'apports « exhumés » de multiples disciplines, l'article comporte sans doute de nombreuses imperfections, qui seront sans nul doute corrigées au fil du temps. Le schéma d'amélioration asymptotique est le même que pour l'atlas d'Ortelius. A ceci près que le dispositif d'accueil et d'hébergement de Wikipédia est infiniment plus accessible et modifiable.

L'inquiétude de Loys est finalement peut-être un peu celle des enseignants de Kepler. De nombreux contributeurs de Wikipédia ont l'âge de ses élèves. Cela ne les empêche pas de maîtriser rapidement les règles de rédaction encyclopédique et de produire des contenus de qualité comparable à ce qu'ils trouvent dans la littérature académique. Le monopole professoral risque fort d'être, une fois de plus, entamé.

mercredi 19 octobre 2011

Le biais suppressioniste

Il y a de ces jours où les coïncidences s'accumulent. C'est peut-être la preuve qu'elles ne sont pas fortuites.

Cet après-midi j'étais en train de fignoler un article consacré à un philosophe grec oublié (ma spécialité, quoi…). Le bonhomme n'a jamais été très médiatisé depuis 2300 ans : on a juste de lui un petit paragraphe très douteux chez Diogène Laërce et des mentions aléatoires sur un papyrus mal conservé. Heureusement, les hellénistes ont quand même trouvé de quoi écrire des articles. En fait, ils font même mieux que ça : ils s'engueulent. Avec toutes ces belles petites disputatios épistémologiques, mon petit article trouve la matière nécessaire pour s'orienter vers un BA voire un AdQ. Tout va bien.

Au passage, je commence à me renseigner sur les protagonistes du conflits (en particulier pour rétablir leur prénom : mes sources bibliographiques ont la sale habitude de ne se cantonner qu'aux initiales). Et l'air de rien je me dis : pourquoi ne pas wikifier ? créer des articles correspondants à tous ces braves gens qui, la communauté hellénistique n'étant pas surpeuplée, reviennent vaguement d'un article à l'autre ? Ce serait certainement intéressant de voir, par exemple, que le Tiziano Dorandi qui est mentionné ici a commis un excellent traité sur les méthodes d'écritures dans l'antiquité. Ou, plus prosaïquement, que le mystérieux « Concolino Mancini » dissimule en fait « Bianca Concolino Mancini » (toujours cette habitude d'omettre les prénoms : il m'a fallu un peu de temps pour les lier l'un à l'autre).

Il ne faut qu'un demi quart de seconde pour qu'une petite voix m'arrête sec. Et cette petite voix dit : critères. Ben oui, il y a peu de chance que les quelques noms mentionnés dans l'article puissent respecter les critères d'admissibilité des chercheurs : à ma connaissance, ils n'ont pas reçu de prix, et ce serait pousser un peu trop loin les choses que de considérer qu'ils font référence dans le domaine considéré ou qu'ils ont produit une théorie largement diffusé. Pourtant les sources de qualité ne manquent pas. Tiziano Dorandi a mis en ligne un CV très complet diffusé par le CNRS (avec l'exigence scientifique que cette diffusion suppose).

Bref, sauf si je tiens absolument à perdre mon temps, je ne vais pas m'amuser à créer des articles qui ont toutes les chances de passer en PàS et de fortes probabilités d'être supprimés. Tant pis pour les hellénistes dont les noms ne seront jamais bleus, verts ou rouges mais noirs.

Or, quelques heures plus tard, je vois s'ouvrir une section du bistro consacrée au chimiste Édouard Herzen. Un contributeur s'interroge sur le type de bandeau d'admissibilité à placer sur l'article. A la lecture de cette demande, Kropotkine113 se sent pénétré d'un certain sentiment d'incrédulité :

O_o Un type qui a participé à 6 congrès Solvay dont les mythiques premier et 7e ? Ça devient vraiment très compliqué d'être admissible sur Wikipédia…

Si l'on veut une explication de texte la voici : les congrès solvay dont il est question réunissaient l'élite de l'élite de la recherche en physique et en chimie. Les plus grands sont passés par là et leurs échanges ont fortement contribué à l'élaboration de la mécanique quantique. Quasiment tous les membres des premiers congrès sont wikifiés, à l'exception de quelques figures un peu négligées comme cet Edouard Herzen. C'est peut-être afin de combler ce lien rouge solitaire dans de nombreuses listes toute bleues que Cantons-de-l'est a entrepris la création de l'article.

Sur le même bistro, Kirtap soulignait d'ailleurs que les critères d'admissibilité des écrivains sont souvent mésinterprétés. Il ne suffit pas d'avoir écrit deux ouvrages à compte d'éditeur pour avoir son article sur wikipédia. Il faut encore que ces ouvrages aient donné lieu à des critiques significatives dans des médias de portée nationale.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce biais suppressioniste est légèrement décourageant. L'un des principaux moteurs de l'extension de wikipédia, la wikification, devient progressivement inopérant : l'on hésite [et je me mets dans ce « on » communautaire] non seulement à créer un article, mais à donner la possibilité d'en créer. Alors que l'extension exponentielle de la mémoire numérique abolit toutes les barrières techniques de la conservation du savoir, la communauté se crée ses propres barrières virtuelles.

Pendant longtemps, wikipédia risquait de succomber à une espèce de démagogie, celui de laisser n'importe qui écrire n'importe quoi. En conséquence, on a mis en place toute une série de garde-fou (avertissements, patrouille, critère…) qui ont largement donné la preuve de leur efficacité.

J'en viens à me demander si on ne cède pas à l'excès inverse : décalquer l'imprimé alors qu'on a les moyens de faire mieux. Wikipédia se doit de prolonger ses prédécesseurs non seulement en qualité (la plupart des articles de l'Encyclopedia Universalis seraient de simples ébauches ici, tandis que le niveau des Bons Articles se rapproche de plus en plus des articles scientifiques de revue à comité de lecture) mais aussi en quantité.

Nostalgie de l'imprimé aidant, on prend pour une règle d'or ce qui n'était qu'une contrainte : celle de devoir résumer le monde en une vingtaine de volumes.

mercredi 21 septembre 2011

Référendum sur le Comité d'arbitrage…

J’ai généralement pour habitude d’écrire des billets longs. Les circonstances du moment m’incitent à tenter la brièveté.

Comme chacun a pu le remarquer les élections pour le renouvellement du Comité d'arbitrage se sont finalement muées en référendum. De nombreux utilisateurs ont décidé de s’opposer à toutes les candidature proposées, à telle fin que le prochain comité se composera probablement d’un effectif trop réduit pour véritablement fonctionner.

Comme le souligne Argos, le règlement du Comité d'arbitrage présuppose un seuil de validation de 2/3. Concrètement, un vote contre vaut en moyenne deux votes pour. Ce seuil ne pose pas de problème en lui-même : il importe en effet qu’un arbitre soit consensuel et accumule un minimum d’inimitiés dans l’espace encyclopédique. Ce qui pose problème c’est l’usage qui en est fait.

Le Comité d’arbitrage fait actuellement face à une opposition multiforme. Certains estiment que la réforme du 2010 a eu un effet plus pervers que salutaire. D’autres pensent que le vers était dans le fruit et que le Comité est par principe incompétent. Ces critiques ne sont pas infondées. De nombreux candidats se sont efforcées d’y répondre, en proposant des solutions plus ou moins radicales : institutionnalisation du statut d’arbitre, abandon progressive du simple blocage au profit de dispositions empiriques, refonte du salon de médiation, acceptation quasi-systématique des demandes d’arbitrage, mise en place d’une page de contestation… Or, la politique des contre systématiques ne donne pas seulement une prime aux suppressionnistes. Elle pénalise les tentatives de réformes qui, simplement parce qu’elles sont déjà dans une posture de légitimation, peinent de toute manière à s’affirmer.

Quitte à détourner une élection, autant que ça marche dans les deux sens. Les contributeurs intéressés à l’avenir de cette institution se devraient ainsi de pratiquer le vote inverse : un oui systématique adressé à l'ensemble des candidats, sauf répulsion particulière.

Le déséquilibre des seuils ne permet certes pas l'exercice d'un véritable référendum. On s'en approchera du moins, dès lors que la communauté prendra pleinement conscience de cette déformation des élections originelles.

jeudi 15 septembre 2011

L'infinitième article…

C'est terrible comme l'actualité s'impose à nous. A moins d'avoir bloqué sa télévision sur le canal chaîne météo, on ne peut pas ne pas avoir suivi ce feuilleton printanier puis estival et ses marronniers en cascade. A moins de ne consacrer tout son temps wikipédien qu'à enrichir d'obscurs articles sur d'obscurs philosophes grecs, on ne peut éviter le virulent débat sur les articles automatiques. En bon arbitre que nous sommes, autorisons-nous un rapide rappel des faits.

En juillet, Poulpy décide d'utiliser un éditeur semi-automatisé, AutoWikiBrowser, pour créer rapidement plusieurs centaines d'ébauches. Comme le montre la page d'aide, l'éditeur permet de mettre en œuvre toute une série d'actions sur une liste préselectionnée d'articles (généralement tout une catégorie d'objets admissibles per se, tels que des astéroïdes, des étoiles ou des églises). Avec l'appoint d'une base de donnée adaptée, on peut aboutir à ce type de rendement :


Pour ce type de résultat :


En apparence, ce type de production n'est pas mauvais. La contrainte de l'automatisation entraîne l'adoption d'un style très plat, proche du degré zéro de l'écriture et donc assez rigoureusement encyclopédique (pas d'effusions lyriques comme on en croise souvent sur des biographies de chanteur). L'article est bien indiqué comme ébauche : pas de risque que l'on prenne ses informations pour objet comptant. Plusieurs champs (comme cette section est incomplète) incitent même le lecteur à se faire contributeur. En apparence, tout roule.

Le problème est ailleurs : mais où s'arrêtera-t-on ? Si le nombre d'églises reste encore dans le domaine du mesurable (40 000 en France, mais toutes ne présentent pas d'intérêt historiques), ce n'est pas le cas des astéroïdes et encore moins des étoiles. Comme je le soulignais à LittleTony en août, la plupart des étoiles sont des monstres, des objets qui existent et qui par le seul fait de leur existence revendiquent une prise en compte encyclopédique (si l'on en croit l'équation de Drake, la probabilité est forte que qu'un grand nombre d'entre elles héberge une civilisation extraterrestre, dont les représentants pourraient légitimement se plaindre auprès de la Fondation Wikimédia). Malheureusement, les capacités analytiques de l'espèce humaine reste limitées. Sur les milliards de milliards d'étoiles de notre univers, environ 1 milliard d'entre elles sont référencées dans des bases de données (945,592,683 exactement sur le Guide Star Catalog-II de la Nasa). Sur ce milliard d'étoiles, un petit nombre seulement a dû donner lieu à des études approfondies permettant d'écrire plus qu'une simple ébauche (à louche, de 10 000 à 100 000). Il me semble que c'est peut-être la première fois que la taille de wikipédia est restreinte par celle du savoir humain : dans l'état actuel de la science, on ne peut pas écrire plus qu'une boîte au lettre pour l'énorme majorité des étoiles recensées.

Cette contrainte nouvelle pose un problème de conscience. Potentiellement, sur Wikipédia, chaque article est censé devenir un article de qualité. Les ébauches ne restent des ébauches que tant que personne ne s'intéressent à elles. Or, les articles-boîtes-aux-lettres sur les étoiles sont des ébauches forcées. Leur évolution ne dépend pas du bon vouloir d'un contributeur mais des avancées de la science. Si, du jours au lendemain, on découvre une exoplanète autour d'une étoile-type, nul doute que les ressources académiques vont augmenter considérablement.

Plusieurs réponses ont été apportées à cet écueil inédit. Comme le remarque Ludo, certains contributeurs tendent à poser une sorte d'interdit épistémologique face aux ébauches : tout article nouvellement créé se doit d'être de niveau BD (ou bon début), ce qui exclut de facto les ébauches forcées. Pourquoi pas, après tout ? Sauf que, dans les faits, le niveau « bon début » a une fâcheuse tendance à se confondre avec le niveau B (ou bon), lui-même supposé être proche du bon article labélisé. Avec ce type d'exigences, la progression de wikipédia risque de se ralentir sacrément. Désarçonnées par ces prétentions digne d'une revue à comité de lecture (non, supérieur à cela : sur Wikipédia, je ne suis pas sûr qu'il y aurait eu d'affaire Sokal), les nouveaux contributeurs risquent de se retrouver cantonnées aux tâches de maintenances (file donc me corriger une centaine d'accents et de fautes d'accord avant de pouvoir prétendre créer un article).

Ce sursaut rigoriste me paraît quelque peu marqué par un afflux de nostalgie : les encyclopédies papiers disparaissent et avec elles l'idéal d'un savoir figé. Le terme encyclopédie apparaît au début du XVIe siècle. Il résulte du composé savant de deux termes grecs : énkyklos (rond) et paidea (éducation). Lire une encyclopédie c’est ainsi parcourir le « cercle » de l’éducation. Personnellement, je percevrais là une sorte d’analogie avec la circumnavigation de Magellan : le lecteur fait le « tour » des connaissances humaines, de telle sorte que le terme de son itinéraire est aussi son point de départ. En effet, l’encyclopédie n’implique pas une errance dans un savoir infini, éternellement construit, mais fige un état du savoir, construit une sphère conventionnellement achevée où tout communique. Parce que sphérique, elle ne présente aucune polarité : son centre est partout car nulle part. Chaque point d’accès se vaut également et permet d’accéder à chacun des autres points. Dans le Discours préliminaire à l’Encyclopédie, d’Alembert se fait l’apôtre d’une telle relativité :

Mais comme dans les cartes générales du globe que nous habitons, les objets sont plus ou moins rapprochés, et présentent un coup d’œil différent selon le point de vue où l’œil est placé par le géographe qui construit la carte, de même la forme de l’arbre encyclopédique dépendra du point de vue où l’on se mettra

Le lecteur arpente un espace qu’il sait global sans jamais le réduire à une généralité. Il le définit par la somme des regards toujours situés qu’il peut jeter sur lui.

Or, l'analogue de Wikipédia n'est pas la terre, sphère fixe et immuable, mais l'univers en expansion. L'espace bouge sans cesse, des étoiles se forment, d'autres disparaissent, certaines ne sont qu'à peine ébauchées, d'autres brillent d'une belle lueur labélisée. Un mouvement sans finalité nous entraîne indéfiniment jusqu'à l'infinitième article. Prétendre construire quelque chose de stable sur cette joyeuse fantaisie est aussi raisonnable que d'assigner une place fixe à des étoiles éternellement fuyantes.

Pour finir, notons également que ce débat a des soubassements éthiques. A partir du moment où l'on produit des articles à la chaîne, qui sait si on aura encore longtemps besoin d'utilisateurs humains et de leurs cohortes d'engueulades. En sus de faire leur entrée dans le wiktionnaire, mes conversants vont peut-être bientôt devenir réalité. Bientôt, on verra peut-être surgir ce type de messages :

Wiki-Luddiste de tous les pays, unissez vous pour détruire bots et éditeurs.

NB. Certaines informations données ici (les 10 000 000 d'étoiles) se sont avérées erronées. Elles avaient été communiquées à la communauté wikipédienne par un contributeur-astronome plus soucieux de faire avancer ses pions sur le damier de la wikipolitique que de faciliter la transmission du savoir. Ces manipulations ont été corrigées.

mercredi 24 août 2011

Par voie référendaire…

Allez hop. Je vais aller de ma petite voix sur LE sujet qui préoccupe la périphérie wikipédienne en ce moment : l'IFR alias l'Image Filter Referendum. Moyg prouve par a+b que le filtre d'image répond à un réel besoin. Inversement, n.survol.fr prouve par c+d qu'il s'agit d'une censure en puissance. Ces argumentations contradictoires résument l'essentiel du débat. Que pourrais-je dire de plus ? Pas grand chose, si ce n'est un petit point qui me titille. Il ne tient pas tant au sujet qu'à manière de faire.

Pourquoi un référendum ? Stricto sensu, il s'agit d'une des formes les moins élaborées de consultation. On ne collecte que des opinions à l'état brut, sans aucune perspective d'argumentation et de contre-argumentation. Tout le contraire de ce sur quoi Wikipédia s'est construite et que je résumais en ces termes dans un autre post :

A la différence de ce qu'on peut voir dans nos États dits développés, les wikipédiens ne sont pas invités périodiquement à répondre par oui ou par non ou à choisir tel gusse ou tel gusse mais à argumenter et ré-argumenter sans cesse. Contrairement à ce qu'on peut croire, les pages de discussions sont souvent bien plus cruciales que les pages de vote : là se décident les dispositions, là émergent les arguments aptes à altérer le cours d'un scrutin.

Or, loin du principe un peu dialectique d'une discussion continue, le référendum se contente de prendre note de l'existant. On constate des opinions a priori — point final.

Certes, mais a-t-on vraiment à faire à un référendum ? Le vocabulaire employé (votes, éligibilité, référendum, décompte…) le laisse entendre. Nous aurions affaire à un scrutin, comparable en cela aux Prises de décision de la Wikipédia francophone : la proposition qui reçoit la majorité des voix l'emporte. Et pourtant, les objectifs qui lui sont assignés renvoient à tout autre chose :

to gather more input in to the development and usage of an opt-in personal image hiding feature, which will allow readers to voluntarily screen particular types of images strictly for their own accounts / pour recevoir le plus grand nombre possible de suggestions sur le développement et l’usage d’un dispositif qui laisserait les lecteurs cacher certains types d’images

De quoi s'agit-il ? D'une discussion sur la modalité d'une décision déjà prise en amont. Or la procédure mise en place ne correspond pas du tout à cet objectif. Le vote est caché et automatisé ; les motivations ne sont qu'optionnelles. En outre, la proposition-cadre (l'introduction ou non d'un image filter) est elle-même mise en cause. Pourtant, son adoption paraît être un prérequis indispensable pour que la discussion fonctionne. Concrètement, on demande l'avis de la communauté sur des points subsidiaires (tels que Il est important que les gens puissent rapporter ou tagger des images qui leur semblent controversées, lorsqu’elles n’ont pas été catégorisées comme telles) alors que la question principale, dont tout découle, n'est pas vraiment tranchée.

Cette indétermination entre recueil d'opinions et vote effectif entraîne par ricochet toute une série de brouillages. Destinée à affiner un peu la mécanique du tout ou rien, l'échelle de choix allant de 0 (rejet) à 10 (acceptation) peut-être comprise d'au moins deux manières.

Plutôt que d'indiquer sa position exacte, le votant peut être tenté d'adopter une position extrémiste afin de renforcer l'efficacité du vote. Précisons un peu cette dérive. Si je suis plutôt pour le principe de l'introduction d'un procès d'Image Filter, je devrais en toute logique placer mon curseur sur 7. Seulement, je me rends compte que je ne fais pas que renseigner mon opinion : j'agis, j'influence la décision commune. L'information que je donne est aussi une action. Or, quitte à choisir, je préfère que la Fondation Wikimédia développe cette fonction d'abuse filter. Pour garantir la pérennité de mon choix, j'opte pour l'extrême, 10. La spéculation sur le résultat final altère le résultat final. Tout va se jouer dans l'équilibre entre le 0 et le 10. On en revient au tout ou rien.

A ceci près que certains jouent le jeu (peut-être par ce qu'ils se pensent plus consultants que votants). Plutôt que de spéculer ils indiquent scrupuleusement leur position. Un sondage (je dis ce que je pense) se superpose ainsi à un plébiscite (j'agis pour que ce que le résultat le plus proche que ce que je pense se réalise), sans que l'on puisse démêler l'un et l'autre. A moins d'être clair, le résultat court le risque d'être contesté.

Plutôt que de passer par le haut, il aurait été peut-être plus approprié de laisser chaque communauté juger de ce problème selon ses besoins propres. Du fait de sa large exposition à des publics de cultures différentes, la wikipédia anglophone me paraît plus sensible à cette question des images. Inversement, la wikipédia francophone est assez peu touchée par ce phénomène, qui n'a été que rarement évoquée dans les instances communautaires (bistro, BA…) avant le lancement de ce référendum.

Ce principe de subsidiarité a déjà été mis en œuvre, d'ailleurs pas plus tard que le mois dernier. En juillet, wikipedia.en a implanté ses boîtes d'évaluations, un outil qui a été accueilli plutôt froidement côté fr. Mais bon, s'il fait ses preuves, il ne sera jamais trop tard pour suivre le mouvement.

mardi 12 juillet 2011

Le mot hors la chose

Dans le fil de mon précédent post sur les prénoms, je me permets de ressortir ici une de mes vieilles interrogations. Elle concerne un corpus d'article stratégique : les grandes notions. C'est-à-dire tous ces entrées génériques des relations et du savoir humain : science, politique, philosophie, bonheur, amour, art, réalité… On pourrait penser que l'extrême généralité de ces sujets favorise leur développement encyclopédique : aussi bien l'importante audience de ces articles que leur rôle central dans l'architecture des connaissances humaine inciterait la communauté à les soigner aux petits oignons. Il n'en est rien. Paradoxalement, la plupart voire la totalité de ces articles sont des ébauches ou des "bons débuts" qui ne font pas vraiment honneur à Wikipédia. A quoi est-ce dû ?

Assez logiquement, l'on pourrait incriminer l'ampleur-même de ces grandes notions. Il n'est pas évident de rendre compte de l'ensemble des aspects de la science ou de l'amour. Il est encore moins évident de les synthétiser. Les diverses tentatives menées jusqu'ici pour développer ses grandes notions se sont ainsi généralement soldées par des résultats mitigés. Revenons brièvement sur la plus importante.

En 2009, l'équipe n°12 du wikiconcours de mars prévoit d'améliorer cinq "grands thèmes" : l'art, la justice, la religion, l'histoire et la science. Elle comporte plusieurs sommités éminentes : Christophe Dioux, Pseudomoi, Prosopee et, last but not the least, la présidente de Wikimédia France, Serein. Je me joins en électron libre à cette équipe de choc (en particulier sur l'article histoire). L'affaire démarre sur des chapeaux de roues, animée qu'elle est par un certain sentiment d'urgence. L'équipe présente ainsi son travail : « Articles "point d'entrée", essentiels dans toute encyclopédie, en nécessité urgente d'améliorations dans Wikipédia. »


Résultat des courses : Histoire et Justice restent à l'avancement "bon début", Art et Religion passent à l'avancement "bon", Science est proposé pour devenir "bon article". En apparence un certain succès, qui finit toutefois par se tasser. La proposition de l'article Science tourne court. D'abord enthousiastes, les avis s'interrogent bientôt sur les nombreuses impasses et raccourcis. La proposition est finalement rejetée, même si les principaux contributeurs n'y voient qu'une partie de remise : un bon article version 1.2 devrait bientôt émerger dans les mois qui suivent. Ces espérances se sont révélées vaines. Deux ans plus tard, l'article science n'a pas fondamentalement bougé. Assez problématiquement, de nombreuses interrogations demeurent quant au plan et à l'introduction de l'article. Rien n'est fixé. Les mêmes incertitudes se retrouvent, amplifiées, dans les quatre autres grands thèmes : histoire et justice restent bordéliques, art et religion sont à peine mieux lotis.

Bref, même lorsque les wikipédiens mettent le paquet, on a l'impression que les grandes notions résistent. Elles ne se laissent pas apprivoiser. Toute l'activité déployée pour les cerner et leur assigner une place ou une fondation définie finit généralement par s'étioler. J'ai tout particulièrement ressenti ce sentiment d'incomplétude lorsque je me suis mis en tête de rénover l'article politique. En avril 2009, parallèlement aux travaux de l'équipe n°12, je me suis efforcé de mettre au point un plan cohérent pour cet article très exposé. J'opte en fin de compte pour un découpage sémantique recoupant les trois principales acceptions du terme politique : une forme d'organisation de la vie humaine (le politique), une réflexion autour de cette forme d'organisation (la philosophie politique), une action déployée au sein de cette forme d'organisation (une politique, soit ce que les anglais rendent par policy). A l'intérieur de ces trois parties, je développe une approche historique et chronologique.


Que reste-t-il de ces bonnes volontés initiales ? Pas grand chose. La première partie semble s'appuyer sur un terrain relativement solide (la mise en place des institutions politiques référentielles en Mésopotamie puis en Grec) sans que son exposé ne parvienne à dépasser l'antiquité. Les deux suivantes ne sont que des ébauches bordéliques, parsemées de quelques considérations intéressantes, pas tout-à-fait à leur place ici. Cet inachèvement incite Bruno des Acacias à remettre en cause en février dernier l'optique initialement adoptée. Prenant acte de l'extrême généralité de l'article, il privilégie un tronçonnage en trois sous-articles, chacun correspondant à l'une des parties de mon plan. Je ne suis pas opposé à cette réorganisation, même si j'en discute les modalités. En fin de compte, Bruno laisse apparemment tomber toute l'affaire. Mes remarques n'ont jamais reçu de réponse de sa part.

Jusqu'à nouvel ordre, la politique reste donc dans un état médiocre, presque frustrant. Que faudrait-il faire pour redresser la barre ? Après deux ans de tergiversations, je pense avoir identifié une petite porte de sortie. Elle passe par une prise de conscience accru du caractère « sémantique » de cette notion. La politique, la science, l'amour, la justice ne désignent pas vraiment des objets en soi, mais des projections conceptuelles relativement mouvante. La notion française de politique ne renvoie pas exactement à la même chose que la notion anglaise de politics — la première inclut en effet un concept exclu dans la seconde, celui de policy. A partir d'un certain degré de généralité, l'on est tenu de « lexicaliser » le sujet encyclopédique. C'est ce que je me suis résolu de faire sur l'article réalité : plutôt que de dire « la réalité est X », je me suis efforcé de retracer la généalogie du terme, ses recompositions et ses amendements, sans prétendre l'ériger en immanence.

Cette décorrélation du mot et de la chose nous ramène à un point sensible, déjà abordé dans mon post sur les prénoms : où se situent les frontières entre Wikipédia et le Wiktionnaire ? devrons-nous à terme transférer les articles, nécessairement lexicaux, consacrés aux grandes notions sur le dictionnaire collaboratif ? ou faudra-t-il repenser les bornes de l'analyse encyclopédique, pour y inclure également celle de la conceptualité des objet analysés ? La question reste ouverte et ne pourra, à mon sens, que se poser avec plus d'acuité au cours des prochaines années.

lundi 11 juillet 2011

Les prénoms sont-ils encyclopédiques ?

La question ainsi posée risque de figurer prochainement sur l'agenda des grands débats de Wikipédia. Elle a commencé à émerger il y a deux semaines sur un article extrêmement périphérique, Božimir. Comme l'indique l'unique phrase qu'il comporte il s'agit d'un prénom masculin serbe pour le moins méconnu sous nos latitudes.


Le 24 juin, un contributeur récemment enregistré lance une procédure de suppression de l'article sous le motif qu'il n'y a « Aucun intérêt encyclopédique ; une liste de prénoms est plus appropriée ». J'interviens pour défendre l'admissibilité de l'article. Le consensus s'oriente alors vers une conservation. Il faut dire que le contributeur proposant inspirait assez peu confiance. Il s'était déjà fait remarqué en multipliant les corrections absconses et les procédure de suppression immotivées. Il est finalement identifié comme le faux-nez d'un multi-récidiviste. En conséquence, la procédure de suppression est invalidée par Matpib.


Toute cette histoire aurait pu s'arrêter là. Toutefois, le 29 juin, Hercule relance la procédure avec des arguments autrement plus sérieux. Il ne nie pas l'admissibilité de l'article, mais s'interroge sur ses perspectives de croissances encyclopédique (la probabilité qu'un universitaire quelconque ait commis un ouvrage de référence sur Božimir est proche du zéro absolu) et sur le risque que l'article ne fasse double-emploi avec un article équivalent, publié sur le Wiktionnaire qui, pour simplifier les choses, présente le prénom comme slovène. L'enjeu de cette interrogation dépasse largement le cadre de la simple procédure de suppression. Elle pourrait avoir des répercussions considérables sur l'ensemble de l'espace encyclopédique. Hercule en est conscient : « Je ne me fait aucun doute qu'il y aurait d'autres articles équivalents à supprimer. Ce n'est pas une raison pour ne pas commencer. »


Un rapide calcul permet d'évaluer à un peu plus de mille le nombre de prénoms figurant dans les diverses catégories prénoms par origine. A peu près un millième des articles de la wikipédia francophone pourrait ainsi potentiellement disparaître. Si elle était menée à son terme cette liquidation impliquerait l'ouverture d'autant de procédures de suppression, ce qui, à moins de les étaler sur plusieurs mois, risque de s'avérer ingérable. Il serait sans doute préférable de passer par une prise de décision, afin de régler collectivement le sort de ces articles.

Sur le principe, mon opinion n'a pas changé depuis deux semaines. Ce qui importe, ce n'est pas la scientificité du sujet encyclopédique (id est son taux de reprise dans des publication académique) que sa pertinence sociale et collective (son impact sur les sociétés humaines). Pour prendre un exemple souvent cité et décrié, les pokémons ont droit de cité sur Wikipédia. Même si les bêbêtes nippones n'ont par vraiment fasciné les chercheurs (en dehors d'un travail collectif un peu inégal, je n'ai pas trouvé grand chose) leur impact sur la culture populaire du premier XXIe siècle est tel, que leur admissibilité relève de l'évidence. Comme les pokémons, les prénoms serbes constituent des objets en attente d'être étudiés — dans le jargon de la recherche, on appelle ça des monstres. Leur inscription effective dans la sphère des échanges et des relations humaines leur confère d'office une portée théorique qui n'attend que d'être actualisée.

Ceci dit, un point beaucoup plus pernicieux reste à démêler : les prénoms sont-ils des mots ou des constructions sociales ? Les deux mon général. Ils renvoient certes à une forme linguistique particulière qui dispose de ses propres règles d'accord (en français on ne peut mettre un pronom au pluriel). Ils désignent également une projection symbolique de certaines structures et interactions préalables. Qu'est-ce qui fait par exemple que Enzo est l'un des prénoms les plus portés dans la France du premier XXIe siècle ? A quoi est-ce dû ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Le champ épistémologique qui s'ouvre ici est immense mais demeure largement inexploré. Dans Le Prénom : un objet durkheimien, Olivier Gall souligne que

Les travaux de Philippe Besnard et de Guy Desplanques montrent cependant que [les choix des prénoms] n'ont rien de purement individuel, qu’agrégés par la statistiques, ils révèlent des régularités, et donc des représentations collectives produites par les actions et réactions entre les les esprits individuels qui forment la société.

Tout ceci m'incite à penser que la présence d'articles sur les prénoms est légitime sur Wikipédia. Le transfert sur Wiktionnaire risque en effet de laisser de côté toute perspective d'analyse de l'incidence sociale d'un prénom donné et de ses effets de mode. Aussi, le doublon me paraît-il préférable au repli linguistique : mieux vaut prendre le risque de se répéter plutôt que de se taire…