jeudi 13 octobre 2011

Déclinaison…

Wikipédia et ses projets-frères de la fondation wikimédia composent un vaste sujet. Trop vaste, sans doute, pour un seul blog. C'est la raison pour laquelle j'ai commencé, depuis une semaine, à décliner ma présence périphérique. On se retrouve maintenant avec trois infrastructures distinctes :

1. Wikitrekk, soit un blog wikimédien à destination des wikimédiens francophones, comme il en existe déjà une cinquantaine d'autres.

2. International Wikitrekk, un blog wikimédien in english. Recensé depuis peu sur le Planet anglophone, il tente de jouer un petit rôle d'ambassadeur et de médiateur entre les diverses communautés linguistiques. A ce jour, il recueille notamment mes diverses analyses et prises de position autour de l'Image Filter, ainsi qu'une traduction de mon rapport sur le blackout de la Wikipédia italienne.

3. Hotel Wikipedia, un blog de Rue89 qui vient d'ouvrir hier soir (je remercie au passage la rédaction pour avoir placé mon premier billet en une du site : il a attiré en quelques heures autant de visites que Wikitrekk au cours de ses deux premiers mois d'existence). L'exercice ici est finalement assez comparable à International Wikitrekk : il s'agit de traduire, non plus d'une communauté vers l'autre, mais de l'intérieur vers l'extérieur. J'ai tenté de me déprendre du lexique wikipédio-wikipédien (ce qui n'est pas si évident), pour aborder l'objet wikipédia en termes généralistes. Ceux qui suivent déjà Wikitrekk n'y apprendront pas beaucoup de faits nouveaux. Plus que le texte, ce qui importe, c'est le contexte : par exemple, j'ai resitué l'Image Filter comme une réponse de la Wikimedia Foundation aux des diverses entreprises de moralisation d'Internet.

Et à titre de bonus, mentionnons également une sorte de plate-forme bis, Exfictions. Elle héberge mon wiki-roman-feuilleton, création numérico-littéraire in progress qui en est à son 19e épisode (d'ailleurs, elle aurait bien besoin d'être un peu réactualisée).

jeudi 6 octobre 2011

La fin temporaire de la Wikipédia Italienne…

On est parfois animé d'étranges intuitions. Lorsque Moyg m'informa le 4 octobre de l'existence d'un Communiqué des utlisateurs italiens via Tweeter, je sentis quasiment sur le coup que quelque chose se préparait. Moins d'une demi-heure plus tard, vers 16h30, je publiais la première mouture d'un billet qui ne cessa de s'enrichir au fil des heures, ouvrais une section idoine sur le bistro du jour et traduisait rapidement la version anglaise du manifeste sur une page personnelle. Je commençais parallèlement à m'initier aux fins mystères de la législation italienne et découvrait notamment ce fameux Comma 29, qui paraissait être la cause de tout. Je ne savais pas très bien ce qui motivait ma soudaine hyperactivité. J'allais vite le comprendre. Aux alentours de 19-20h00, la nouvelle la plus étonnante qui soit tomba : la wikipédia italienne ne répondait plus. L'intégralité des 700 000 articles de la quatrième plus grosse Wikipédia redirigeaient vers le Communiqué.

Ainsi s'ouvrait pour moi une séquence assez folle qui se chiffre en une centaine de tweets, une vingtaine d'éditions sur mon billet, une dizaine de demandes de rectifications envoyés à des journaux francophones mal informés et, probablement, un bon milliers de pages consultées des plus diverses (blogs italiens, pages méta, textes de loi…). Séquence qui n'aurait jamais eu lieu, sans doute, sans l'appoint de Serein, véritable informatrice de choc qui m'a communiqué la plupart des liens présentés ici.

Dans l'intervalle, ma petite traduction personnelle devenait, après quelques aménagements, la traduction officielle du communiqué italien. A force d'être relayé, mon blog wikipédien assez pointu s'ouvrait à un public généraliste et inattendu.

Nous arrivons maintenant au terme de la séquence événementielle. Depuis cette nuit des rumeurs circulent comme quoi le Comma29 serait prochainement abrogé. L'accès à la wikipédia italienne a été rétabli dans le courant de l'après-midi. Enfin, vers 20h00, le dernier maillon de la chaîne tombe : le Comma29 ne concernerait plus les blogs et sites non professionnels. Wikipédia.it est hors de cause. Le principe de neutralité est sain et sauf.

L'événement se présente maintenant à nous comme une totalité close. Le temps est venu de poser nos constats et nos pensées. D'intégrer le flux de l'information dans une ébauche de raisonnement ordonné.

Le Comma 29

Grâce à la collaboration de Mandariine, j'ai finalement publié une traduction française correcte de la mesure par laquelle le scandale est arrivé : le Comma 29. De quoi s'agit-il au juste ? D'un simple alinéa, complètement subsidiaire en apparence, à la loi sur les écoutes. Jean-Marie le Ray a retracé très clairement l'itinéraire tortueux de cette loi destinée à limiter les investigations des journalistes. Un premier projet est déposé dès le 30 juin 2008. Approuvé par les deux chambres deux ans plus tard en juin 2010, il est finalement mis en veilleuse par Berlusconi lui-même sous la pression de l'opinion publique. Trois ans et demi après la tentative initiale, une nouvelle mouture débarque devant les chambres.

Le texte, assez chargé, se compose de 42 alinéas. On devine à le lire, tout un entrelacs de strates archéologiques où suggestions, ruses et compromis s'entassent les uns sur les autres. L'un des alinéas, le 29e, apparemment anodin, dissimule l'une des mesures les plus liberticides émise par un gouvernement occidental contre les nouveaux médias informatiques et numériques.

Le petit (a) introductif stipule en effet que
Pour ce qui concerne les retransmissions radiophoniques ou télévisuelles, les déclarations ou les rectificatifs sont effectués conformément à l'article 32 en vigueur, relatif aux services audiovisuels ou radiophoniques, du décret-loi n° 177 du 31 juillet 2005. Pour ce qui concerne les sites informatiques, y compris les journaux et magazines diffusés par voie électronique, les déclarations ou les rectifications sont publiées dans les quarante-huit heures suivant la requête, avec les mêmes caractéristiques graphiques, la même méthodologie d'accès au site et la même visibilité que celles de la publication à laquelle elles se réfèrent.
Concrètement, chaque fois qu'un individu s'estime diffamé par une publication en ligne (un billet de blog ou… un article de wikipédia), il lui suffit de déposer une requête au tribunal pour que la publication en question soit automatiquement modifiée dans le sens souhaité par l'individu en question ou supprimée. Si la modification ou la suppression n'intervient pas dans cette plage de temps assez réduite, le site sera sanctionné. Pour illustrer cette procédure absurde, Jean-Marie le Ray imagine la situation suivante :
En clair, selon la version actuelle discutée au parlement italien, si j’écris dans un de mes billets, entre autres, que « Silvio Berlusconi est actuellement mis en examen pour corruption et pour favoriser la prostitution de mineures » et que la chose ne lui plaît pas, je serai obligé de publier n’importe quelle déclaration qu’il m’enverra et de la laisser en ligne à la place de mon texte.
Une entreprise collaborative comme Wikipédia.it est clairement menacée par une telle procédure. Cela contrevient au second principe fondateur, la neutralité de point-de-vue. L'article d'une personne vivante n'a pas à être promotionnel ou péjoratif : il se doit simplement de recenser ce qui est dit de notable à son propos. En outre, comme le rappelle Moyg, la notion de diffamation peut être comprise en un sens très large. Par-delà les passifs judiciaires, on peut également tenir le rappel de ses échecs comme diffamant. A partir du moment où la personne visée est seule juge du préjudice commis, tous les excès sont possibles.

Par ailleurs, les bénévoles sont démunis face à un arsenal juridique aussi lourd. Des dizaines de milliers d'articles portent sur des personnes vivantes. Si plusieurs centaines d'entre elles décidaient de porter plainte, la communauté serait proprement submergée. Les amendes prévues en cas de non-réponse sous les 48 heures ne sont pas légères. Le blogger italien Guido Scorsa a émis une évaluation de l'ordre de 12 000 euros. Etant donné les moyens financiers assez restreints dont dispose toute association bénévole, il suffirait d'une vingtaine d'impayés pour que Wikimedia Italia (si tant est qu'elle soit tenue pénalement responsable) dépose le bilan.

Faute d'une adéquation avec la nature décentralisée d'Internet, la loi peut rester lettre morte. Abordant le cas de Wikipédia.it, un article de la Repubblica met en évidence l'embarras futur des tribunaux qui auront à traiter ces requêtes en diffamation :
Qui seront les responsables qui devront répondre aux demandes de rectifications sous 48 heures, étant donné que les utilisateurs sont anonymes et volontaires ? Comment publier concrètement ces rectifications ? Et qui devra payer les éventuelles amendes ? Les utilisateurs, les administrateurs (qui sont également des utilisateurs volontaires) ou la Wikimedia Foundation (mère de tous les projets et propriétaire des serveurs, qui siège en Californie.
Même si cette dilution de la responsabilisation le rend le comma 29 quasi-inapplicable dans les faits, sa simple existence risque de provoquer des dégâts considérables, peut-être irréparables. Guido Scorsa craint en effet l'avènement d'une censure induite où, par crainte de faire face à une requête juridique, les internautes modifieraient par avance la teneur de leurs publications :
Les bloggers seront — sauf exception — incités à rectifier « par peur » (…) Imposer une obligation de rectification à l'ensemble des productions non-professionnelles de l'information revient à fournir aux ennemis de la liberté d'expression une extraordinaire arme de pression — sinon de menace — pour réduire au silence les voix dissidentes.

Vers le blackout

Rectifions d'emblée une erreur assez répandue : la Fondation Wikimédia n'est en rien responsable de ce blackout. Elle l'a soutenu après coup (nous y reviendrons), mais elle ne l'a en aucun cas initié, comme l'a laissé accroire une bonne partie de la presse francophone.

La décision est prise, comme sont systématiquement prises les décisions sur un wiki : consensuellement. Le 3 octobre au soir, Vito ouvre une page de discussion intitulée Comma 29 e Wikipedia. Il ne prend pas la peine de résumer les problèmes considérables que soulève cette mesure (Stringendo). Il présente deux contre-mesures possibles : la fermeture du site et l'affichage systématique d'un communiqué ; le maintien du site et l'affichage systématique du même communiqué selon des modalités qui restent à définir. La très grande majorité des avis exprimés allaient en faveur de la première. Il y a certes eu quelques désaccords, mais finalement assez modérés comme en témoigne la position d'Eustace Bagge :
Opposé au blackout de tout le site. Par contre, il pourrait s'avérer utile de masquer les articles consacrés aux personnes vivantes, si les problèmes ainsi formulés venaient à se poser concrètement.
Dans l'ensemble, le consensus est atteint. Un italophone évoque même un consensus sans précédent, par-delà toutes les affiliations politiques. En consultant la page de discussion, l'on constate effectivement que les avis exprimés vont au-delà de la proposition initiale, limitée à seulement 24h. Certains pensent qu'une durée aussi courte ne pourra être efficace et proposent un blackout sine die. D'autres s'en tiennent au jour unique. On s'accorde finalement sur moyen terme : 48 heures. Par conséquent, sauf prolongation imprévue, l'accès à Wikipédia.it sera rétabli le 6 octobre en début de soirée.

Quoiqu'on puisse penser du bien-fondé du blackout, on ne peut nier son efficacité. Consulté près de 10 millions de fois, le Manifeste est soutenu par une bonne partie de la société civile. Une page Facebook tout juste créée, Rivogliamo Wikipedia est déjà soutenue par plus de 200 000 personnes. Le hashtag #wikipedia est devenu le 3e plus employé sur le twitter italien, passant devant #Moody, signe que la défense de l'encyclopédie libre est devenu un enjeu social plus médiatisé que la décrépitude de l'économie nationale.

Les autorités publiques en ont immédiatement tiré les conséquences qui s'imposent. Il y a quelques heures, un député du Parti de la Liberté Roberto Cassinelli, connu pour ses bonnes relations avec les mondes numériques, a déposé un nouvel amendement contre les dispositions les plus liberticides du Comma 29. Celui-ci spécifierait que les requêtes en diffamation ne permettent pas de modifier le texte initial, mais simplement d'y apposer une « Réponse » bien en vue et sans commentaire. Toutefois, selon Wikimedia Italia, cet amendement ne suffirait pas à régler le problème. A la différence d'un blog, l'infrastructure wikipédienne n'est pas adaptée pour mettre en valeur une telle réponse : les réclamations et remarques sont déposées dans une page de discussion disjointe de la page principale.

En raison de ces retournements, la communauté italophone s'est interrogée sur la nécessité de maintenir le blocage de 48 heures. A priori, les discussions, s'orientaient vers un maintien ferme du plan initial :
in ogni caso non bisogna mollare: sappiamo quali sono i rischi / Dans tous les cas, nous n'avons pas intérêt à nous arrêter là : nous en connaissons très bien les risques.
En fin de compte, le service est rétabli aux alentours de 14h00, soit approximativement cinq heures avant l'achèvement des deux jours initialement planifiés. La mobilisation ne cesse pas pour autant. Un large bandeau d'explication est disposé sur l'ensemble des pages et articles de l'encyclopédie :
Le premier paragraphe résume le Communicato dans ses grandes lignes. Les deux suivants font un point sur la situation actuelle. En voici un essai de traduction :
Les 4, 5 et 6 octobre, les utilisateurs de la Wikipédia en langue italienne ont jugé nécessaire de bloquer l’accès à l’encyclopédie afin de souligner qu’un projet de loi en cours d’approbation au parlement porterait atteinte à la neutralité de Wikipedia (vous trouverez ici le projet adopté par la chambre des députés le 11 juin 2009, puis modifié au Sénat le 10 juin 2010 ; et ici les amendements proposés).

Plusieurs amendements ont été proposés, mais aucune des modifications suggérées n’a été définitivement adoptée. Nous ne savons pas si le vote de la loi sous sa forme originelle — et donc la destruction d'une grande partie du travail entrepris sur Wikipédia — est complètement exclu.

Nous remercions tous ceux qui ont soutenu notre initiative, qui vise exclusivement à la sauvegarde d’un savoir libre et neutre.

Internationalisation de la question italienne

La Wikimedia Foundation a fait rapidement part de son soutien à l'initiative des italophones. La directrice générale du Conseil d'administration de la Fondation, Sue Gardner a clairement conforté cette initiative :
Il semble clair que la loi proposée nuirait à la liberté d'expression en Italie et que, par conséquent, les wikipédiens italiens ont entièrement raison de s'y opposer. la Fondation Wikimédia soutiendra leur position.
Dans une même optique, l'avocat Mike Godwin (notamment connu pour avoir formulé la fameuse loi de Godwin) estime que ce blackout total constitue une réponse adaptée aux législations répressives :
Ayant eu affaire à diverses espèces de censures gouvernementales pendant plus de 20 ans, j'en viens à penser que des actions plus spectaculaires ont plus de chances d'inciter un gouvernement à changer ses orientations.
Cette action plus spectaculaire a eu au moins un effet immédiat : internationaliser un enjeu qui demeurait jusqu'alors italo-italienne. On trouve maintenant des références au Comma29 sur la presse anglaise, allemande, suisse… En France, Le Monde en a fait état dans son BigBrowser (peut-être à mon initiative : je les avais alerté par voie de mail quelques heures plus tôt), de même que Le Figaro, Atlantico, Métro… Toutes ces publications colportent cependant une imprécision regrettable : elles attribuent le blackout à la Fondation Wikimédia ou à Wikipédia comme entité indéfinie, alors que la décision a été uniquement prise par la communauté italophone. Citons néanmoins, à titre de contre-exemple, le cas exemplaire de Numérama qui, sitôt que nous lui avons adressé une demande de correction, a repris son article de fond en comble. Sammyday vient également de me signaler deux autres traitement médiatiques corrects de cette situation ici et là. La meilleure publication francophone sur le sujet restant à mon avis l'article de Jean-Marie le Ray pour l'Observatoire des médias que nous avons d'ailleurs amplement cité.

Les autres communautés wikipédiennes n'ont pas non plus tardé à réagir. Sur Wikipédia.de, une Solidaritätserklärung mit dem italienischen Wikipedia-Streik (littéralement Déclaration de solidarité avec la grève de la Wikipédia italienne) a déjà recueilli plusieurs centaines de signatures d'utilisateurs. De son côté, Wikimedia France se déclare solidaire de l’action de la communauté italienne. La wikisphère francophone a rapidement suivi avec les billets de Darkoneko ou de Wikirigoler, ainsi qu'une excellente analyse du Choix du chaos sur les stratégies envisageables des acteurs encyclopédiques.

Plus anecdotiquement, mon blog reçoit depuis avant-hier soir un important afflux de visiteurs chinois : l'affaire du comma 29 ne manque pas de rappeler, sur un mode mineur, le contrôle étroit qu'exerce la RPC sur l'Internet chinois. L'enjeu n'est plus seulement local, mais universel.

Face à l'absurdité de certaines décisions-restrictions étatiques, l'on assiste à l'émergence d'une prise de conscience globale. La Fondation Wikimédia vient ainsi d'introduire une notion nouvelle : le Project-Wide protest, soit littéralement, la revendication-à-l'échelle-d'un-projet. Un résumé de deux lignes précise sa nature en ces termes :
La neutralité est un principe fondateur des projets de Wikimédia. Néanmoins, dès lors que le bien-être d'un projet précis est significativement menacée, la communauté peut impliquer le wiki dans une contestation globale, afin d'attirer l'attention publique sur cet enjeu.
On voit ainsi se dessiner l'ébauche d'un concept juridico-encyclopédique, déjà sous-entendue par cette subtile interrogation des utenti :
Nous souhaitons que Wikipédia reste libre et ouvert à tous, parce que nos articles sont aussi vos articles — nous sommes toujours resté neutre, pourquoi veut-on nous neutraliser ?

mardi 4 octobre 2011

Wikipedia.it sur le point de disparaître ?

Depuis hier soir, la Wikipédia italienne ne répond plus. Toutes les consultations pointent sur la même page : un Manifeste alarmant rédigé consensuellement par l'ensemble des contributeurs italiens qui a été consulté plus de 8 millions de fois (les francophones peuvent lire ici ma version française, introduite depuis sur Wikipedia.it) La situation est sérieuse :
La Wikipédia en langue italienne risque de ne plus être capable de maintenir le service qui, au fil des années, s'est avéré si utile pour vous, et dont vous vous attendiez à disposer encore maintenant. Pour l'heure, l'article que vous cherchez existe toujours, mais le risque existe qu'il disparaisse prochainement
Que se passe-t-il exactement ? Wikipedia.it ne manque pas de visiteurs ni de contributeurs. Comme le résume clairement une FAQ et une fine analyse de Jean-Marie le Ray, le problème est ailleurs : au parlement italien. Un projet de loi sur les écoutes téléphoniques qui traînait depuis bientôt deux ans est sur le point d'être adopté. Ses dispositions, qui peuvent encore être amendée sous 48 heures, limitent dans l'ensemble les droits des journalistes, mais également des internautes. En effet, l'article 29 (popularisé localement sous le nom de Comma 29) stipule que
Pour les sites informatiques, y compris les journaux quotidiens et les magazines diffusés par des moyens électroniques, les déclarations et les rectifications doivent être publiées dans les quarante-huit heures suivant le dépôt d'une requête, avec les mêmes caractères graphiques, la même méthodologie d’accès au site et la même visibilité que pour la publication à laquelle elles se réfèrent
Concrètement, chaque fois qu'un individu s'estime diffamé par une publication en ligne (un billet de blog ou… un article de wikipédia), il lui suffit de déposer une requête au tribunal pour que la publication en question soit automatiquement modifiée dans le sens souhaité par l'individu en question ou supprimée. Si la modification ou la suppression n'intervient pas dans cette plage de temps assez réduite, le site sera sanctionné.

Une entreprise collaborative comme Wikipédia.it est clairement menacée par une telle procédure. D'une part, cela contrevient à la neutralité de point-de-vue (toutes les informations mises en causes ne sont pas forcément des diffamations). D'autre part, les bénévoles sont démunis face à un arsenal juridique aussi lourd. Des dizaines de milliers d'articles portent sur des personnes vivantes. Si plusieurs centaines d'entre elles décidaient de porter plainte, la communauté serait proprement submergée. D'autant que, comme le souligne le blogger italien Guido Scorsa, chaque requête non exécutée dans les 48 heures entraîne ipso facto le paiement d'une amende de 12 000 euros.

Faute d'une adéquation avec la nature décentralisée d'Internet, la loi peut rester lettre morte. Abordant le cas de Wikipédia.it, un article de la Repubblica met en évidence l'embarras futur des tribunaux qui auront à traiter ces requêtes en diffamation :
Qui seront les responsables qui devront répondre aux demandes de rectifications sous 48 heures, étant donné que les utilisateurs sont anonymes et volontaires ? Comment publier concrètement ces rectifications ? Et qui devra payer les éventuelles amendes ? Les utilisateurs, les administrateurs (qui sont également des utilisateurs volontaires) ou la Wikimedia Foundation (mère de tous les projets et propriétaire des serveurs, qui siège en Californie.
En l'occurrence la Wikimedia Foundation a fait part de son soutien à l'initiative des italophones. La directrice générale du Conseil d'administration de la Fondation, Sue Gardner a clairement conforté cette initiative :
Il semble clair que la loi proposée nuirait à la liberté d'expression en Italie et que, par conséquent, les wikipédiens italiens ont entièrement raison de s'y opposer. la Fondation Wikimédia soutiendra leur position.
Dans une même optique, l'avocat Mike Godwin (notamment connu pour avoir formulé la fameuse loi de Godwin) estime que ce blackout total constitue une réponse adaptée aux législations répressives :
Ayant eu affaire à diverses espèces de censures gouvernementales pendant plus de 20 ans, j'en viens à penser que des actions plus spectaculaires ont plus de chances d'inciter un gouvernement à changer ses orientations.
Cette action plus spectaculaire a eu au moins deux effets immédiats. D'abord elle intensifie la prise de conscience de la société civile (le hashtag #wikipedia est devenu le 3e plus employé sur le twitter italien, devant #Moody…). Puis, surtout, elle internationalise une question qui demeurait jusqu'alors italo-italienne. On trouve maintenant des références au Comma29 sur la presse anglaise, allemande, suisse et, depuis peu, française. Les autres communautés wikipédiennes n'ont pas non plus tardé à réagir. Sur Wikipédia.de, une Solidaritätserklärung mit dem italienischen Wikipedia-Streik (littéralement Déclaration de solidarité avec la grève de la Wikipédia italienne) a déjà recueilli plusieurs centaines de signatures d'utilisateurs. De son côté, Wikimedia France se déclare solidaire de l’action de la communauté italienne. Plus anecdotiquement, mon blog reçoit depuis hier soir un important afflux de visiteurs chinois : l'affaire du comma 29 ne manque pas de rappeler, sur un mode mineur, le contrôle étroit qu'exerce la RPC sur l'Internet chinois. L'enjeu n'est plus seulement local, mais universel. Dans les commentaires de ce présent billet, Ludo met en évidence que de telles dispositions législatives affecteraient non seulement les articles publiés en italiens, mais aussi dans n'importe quelle langue :
La loi est italienne, en.wikipedia écrit aussi beaucoup de contenu sur des personnes italiennes qui pourraient porter réclamation […] les plus gros dégats seraient clairement sur it.wikipedia, mais pas que.
Même si cette internationalisation la rend quasi-inapplicable, le comma 29 risque de provoquer des dégâts considérables, peut-être irréparables. Guido Scorsa craint en effet l'avènement d'une censure induite où, par crainte de faire face à une requête juridique, les internautes modifieraient par avance la teneur de leurs publications :
Les bloggers seront — sauf exception — incités à rectifier « par peur » (…) Imposer une obligation de rectification à l'ensemble des productions non-professionnelles de l'information revient à fournir aux ennemis de la liberté d'expression une extraordinaire arme de pression — sinon de menace — pour réduire au silence les voix dissidentes.
D'où cet appel wikipédien lancé avec l'énergie du désespoir :
Nous souhaitons que Wikipédia reste libre et ouvert à tous, parce que nos articles sont aussi vos articles — nous sommes toujours resté neutre, pourquoi veut-on nous neutraliser ?

lundi 3 octobre 2011

Launching a French poll on the Image Filter

My latest post on the Image Filter has met a significant reception on Wikipedia.de. It is currently doing the headlines of the Kurier (a kind of german counterpart to the french Wikimag), along with the post of Achim Raschka, Iberty and Sue Gardner.


This flattering mention has attracted a consistent germanic frequentation on what used to be a franco-centric blog. Such a reception is a telltale sign of a germanophone eager to know the positions of other wikipedias and wikimedian projects on this touchy matter. For instance, Anneke Wolf confided that :

Ich denke, es bleibt abzuwarten, ob dies eine "deutsche" Frage bleiben wird / I believe that it remains uncertain whether this german matter will stay german.

Consequently, I decided to act and, preferentially, to act quickly. There are two kind of polls on the French Wikipedia. Both have their good points and specificities. The Prise de décision (literally Decision-Making) has immediate effects on the encyclopedic structure and organization : whatever is decided is immediately implemented. Yet, launching a Prise de décision is not an easy task. You have to accept to undertake a very long road. Sometimes, when issues are really touchy (like the Contestation of Admins' status), the process can take a whole year. The Sondage (literally Poll survey) can be set up very quickly by anyone, on any purpose. It does not entail any effective appliance of the proposal. It gives nevertheless a clear picture of the francophone community's opinion — exactly the kind of information I wanted to highlight.

A few hours ago, I accordingly launched a sondage on the following issue : do you want the Image Filter to be implemented of Wikipedia.fr ?


It's way too soon to give any definitive comments about it (the poll is to end in one week). Yet, the issue seems to be of interest : more than 35 wikipedians already expressed their opinions. There is currently a clear opposition to the Image Filter (about 70%). However the support is unnegligible, clearly stronger than on the german poll (about 25% vs. only 14 %).

Significantly, the debate mainly bares on the effectivity of the Image Filter. The opponents finds it to be a usine à gaz (untranslatable expression which can be rendered by a Kafkaesque mechanism) :

A technical solution cannot solve a societal problem (Popo le chien) / Usine à gaz, does not respond to any problem (…) brings a good deal of worrying more than solving (Lena) / If the German had the vulva, we had many articles concerning the IIId Reich, which brought the same kind of questioning (…) We are on a generalist encyclopedia, there is no way to protect some kind of readership rather than another (Sammyday).

On the other side, the proponents have two main statements. The first one shrinks the effective range of the Image Filter : it's only a gadget.

It's a common gadget. Would someone have the idea to suppress the gadget which alter the alphabetical order of the interwikis (one more attempt of the american imperialists that want to appear first) (Moyg) / The problem is not technical, as we offer a technology one can switch off (Xfigpower)

The second one questions the very use of poll to set up the matter : editors are invited to express their opinions, but what about readers ? Are they not the main benefactors of the Image Filter ? Why should their choices be overlooked by editors ?

Drifting from this initial observation, a debate on the French Village Pump came to flush merely philosophical questions : do we write an encyclopedia to be read or to give an honest (and amoral) account of reality ? I think I will end this post on such a deep alternative — so that my international audience will leave their reading with some food for their thoughts…

vendredi 30 septembre 2011

Out of the blue…

The debates on the francophone wikpedian community tend to be a bit autarcic. For the past two weeks a lot of energy was spent on heating arguments about the local arbitration committee elections. Because of this particuliar agenda the trans-wikipedian issue on the Image Filter was largely overlooked. It's only thanks to a brief remark of Anthere and a recent post of Darkoneko that I get acquainted with its later ramifications.

An idiomatic French expression well renders what I felt when I discovered the Image Filter Referendum : comme un cheveu sur la soupe. It means litterally like a hair in the soup, the nearer english equivalent being out of the blue. So far, I have hardly seen much complains about the use of so-called controversial material. There has been in march an attempt of controversy concerning the inclusion of a work by Pierre Louÿs with some pedophile innuendos (in fact more than innuendos) in Wikisource. But, it has been quickly dismissed — the case for inclusion being clearly supported by most contributors.

All in all, I did not really see the need to put up a referendum about such a tiny issue.

I began voting, and the more I read the questions, the less I understood the purpose of this poll. As I pointed it out in a sooner French post, it was not a real referendum, merely a consultation. The decision was taken a priori. The wikipedian communities' advice concerned solely the concrete realisation of the Image Filter, not his preconditional acceptation.

After the publications of the tied-up results (a shy 5.8 out of 10 finding the Image filter to be an important matter). I quickly withdraw the whole business — my thoughts were elsewhere. It came back unexpectedly, comme un cheveu sur la soupe a few days ago. Last Wednesday, a section on the French Village Pump mentioned a strange conservative-bias post by The Examiner (according to the acute remark of one of my commentators, its author appears to be a kind of anglo-saxon Alithia). This mention was received with a great deal of mockery : « I'm so glad to annoy the American Puritan Right with my little contributions » (bzh) / « What a fun » (Joe la truite). Gradually, the discussion drifted on the Image Filter thing. A very well-esteemed editor, Alchemica, threatened : « If this function is applied, it will end my association with the project ».

What could account for the distinctive francophone wikipédia approach (or rather non-approach) on this matter ? It is not so easy to answer. We may of course adress the general feeling that francophone cultures are more permissive on sexual matters. It is not a mere cliché. It has some objective ground. For instance there have never been any « moral code » on French cinema. French counterparts of Fuck, Ass, and Shit flourished as soon as the thirties. Thanks to the decentralized structure of francophone cinematographic production a « Textual filter » similar to Hays Code, never occurred. Nowadays the French equivalent of MPAA stands much more laxist : nudity in picture is not a problem per se as long as it is not sexualized. By this standard a significant part of -12 American films are U-graded in France. For the little I know, the same phenomena seems to apply to Québec and the Suisse romande.

Besides, the political debates over the Internet in France focuses much more on economical than moral issues. There is some legislation about pornographic content, but nothing that can be compared to the aborted Zugangserschwerungsgesetz. On the other hand, the Hadopi laws and organisation creates an unprecedented control on artistic diffusion. The recent WikiLovesMonument operation sheds a new light on the offensive French copyright policy : there is no Freedom of panorama. Therefore, every photo that features the work of an alived or dead-less-than-70-years-ago architect has to be supressed or subsequently modified. Consequently, the president of Wikimedia France, Remi Mathis, launched lately in Le Monde a vibrant call in favor of the establishment of a Freedom of panorama.

In brief, I would sum up my position in one bullet phrase : the Image Filter controverse is very, very, VERY secondary. We are losing our time whenever real important things might go off our trail : the liberalisation/reinforcement of the copyright laws, the popularisation of encyclopedical writing, the emergence of Wikipedia in emergent countries… It sounds truly out of the blue.