mardi 17 janvier 2012

Exception francophone

C'est à-peu-près officiel. Trois des quatre plus importantes Wikipédias ont décidé de s'engager contre le SOPA, ce super-hadopi américain dont j'ai déjà détaillé les implications ici et là. Avant même de s'actualiser, ces engagements ont peut-être déjà porté leur fruit, dans la mesure où il semblerait que le SOPA ait été abandonné (du moins dans sa version originelle, mais un canada dry n'est pas à exclure…).

Suivant en cela la ligne esquissée par Jimmy Wales, la Wikipédia anglophone lance un appel aux avis des principaux contributeurs. La consultation vient tout juste de se finir et l'on voit déjà clairement se détacher les deux options principales : un blocage du site pour toutes les IPs en provenance des États-Unis (479 supports) ; un blocage de l'ensemble du site quelque soit la provenance de l'IP (591 supports). Inversement, la perspective d'une absence de réponse (et donc d'une encyclopédie non-engagée) n'a pas passionné les foules. Tout juste 73 supports, ce qui est très peu en regard de la considérable participation (environ 5-7% du total). En conséquence, Jimmy Wales a annoncé un blackout de l'ensemble du site (l'option la plus soutenue) pour demain. A priori, ce projet sera maintenu en dépit des rumeurs de suspension du SOPA (sachant que le PIPA ou Protect-IP Act, tout aussi problématique, demeure).

Les germanophones s'étaient réveillés beaucoup plus tôt. Dès la mi-décembre, ils avaient ouvert une Initiative gegen den SOPA. La question était un peu moins ouverte : il s'agissait simplement de savoir si l'on soutenait une action de protestation (Protestmaßnahmen) en solidarité (unterstütze die Aktionen der WP-EN) avec la Wikipédia anglophone. La nature de cette action de protestation n'est pas précisée : on évoque un bandeau, un pop-up, mais apparemment pas de blackout. Les résultats sont un peu moins tranchés que sur la Wikipédia anglophone. 132 avis soutiennent une éventuelle action de protestation ; 19 s'y opposent, soit un ratio de 85/15%.

Dernier cas de figure, et le plus attendu, celui des italophones. Une subdivision du bistro local (ou bar) est consacré à un Stop Sopa initiative. Visiblement assez emballés par le succès du blackout d'octobre dernier contre une loi de Berlusconi, les italophones soutiennent presque unanimement une action collective. Sur une centaine d'avis, seulement quatre s'inscrivent apparemment dans l'opposition (Nessuna iniziativa). Qui plus est, les quelques remarques que ces derniers formulent sont assez modérées (EH101 demande simplement qu'on prenne le temps de réfléchir).

Voilà à-peu-près tout ce qu'on pourrait dire des trois grandes initiatives qui se préparent ou ont été préparées. Toutefois, qu'en est-il de la quatrième encyclopédie, soit, pour ne pas la nommer, de la Wikipédia francophone ? Ben, comme on le soulignait sur le bistro d'hier, pas grand chose.

Ce n'est pas faute d'avoir été assez bien renseigné : la presse francophone a assez vite embrayé sur le sujet avec des articles réguliers dès novembre. De plus, j'ai pris l'initiative de traduire rapidement l'article de en sur le SOPA — je l'ai un peu délaissé depuis, mais l'article de fr coure assez correctement l'événement. On ne peut donc pas parler d'un déficit d'information, mais plutôt d'un déficit de volonté, dans une certaine mesure intentionnelle.

Il y a certes eu une tentative de prise de décision assez abstraite en novembre (aucun cas concret n'était considéré : le comma29 avait été liquidé et le SOPA commençait tout juste à se faire entendre). Comme en témoigne les remarques exclusivement critiques formulées contre elle dans la page de discussion, elle n'a pas eu un grand succès (en l'occurrence, mon avis était l'un des plus favorables). Et puis, plus rien. Nada. Zilch.

Comment rendre compte de cette exception, de ce non-interventionnisme francophone ? Il n'y a sans doute pas d'explication simple, mais fr a sans doute été moins marqué que ses congénères par les interférences étatiques. La preuve en est que les italophones, vaguement traumatisés par le comma29, marchent comme un seul homme contre le SOPA. Les germanophones demeurent un peu plus sceptique, mais je suspecte que la Zugangserschwerungsgesetz, un projet de loi avorté de 2010 extrêmement draconien contre la pédophilie, a laissé des traces. Par comparaison, les français qui composent les trois quarts des francophones ont Hadopi, un machin qui fonctionne mal (en fait, il ne fonctionne plus du tout depuis décembre dernier) et a plutôt encouragé que découragé le développement de l'encyclopédie en promouvant le contenu libre de droit.

Après, cette exception francophone va-t-elle tenir sur le long terme ? Cela me paraît assez incertain. Alors que le paradigme législatif dominant est en faveur d'un contrôle accru du net, il n'est pas impossible qu'on se réveille un beau matin avec un équivalent du SOPA ou du Comma29 dans le Journal officiel.

Et puis, l'on peut se demander si Wikipédia n'est pas en train de se doter d'un rôle social, qu'elle assumait déjà en sourdine : outre la diffusion des connaissances encyclopédiques, la défense de la diffusion des connaissances encyclopédiques. La politisation de Wikipédia dont il serait question n'a sans doute rien à voir avec un parti politique, mais beaucoup à voir avec une association civile. Le but n'est absolument pas de se positionner à gauche ou à droite, mais d'alerter le législateur sur les implications, pas toujours prévues, d'un projet de loi, comme le ferait, par exemple, une institution universitaire (une université peut d'ailleurs tout-à-fait se mettre ponctuellement en grève sans que cela ne porte apparemment préjudice à la réputation de neutralité des travaux qui y sont produits).

La question de savoir si cette réorientation est voulue se pose à peine : le fondateur du site (apparemment la personne la mieux renseignée au monde sur la signification des principes fondateurs) le souhaite ; la consultation anglophone, qui a indéniablement été montée correctement (grâce à un bandeau permanent, sa représentativité est sans doute largement supérieure à celle de nos PDDs) montre un soutien indéniable.

Je ne dis pas le contraire : la réorientation va sans doute décevoir de nombreux contributeurs de valeur. En même temps, ce ne sera sans doute pas la première fois. On l'a peut-être un peu oublié, mais pendant la période 2006-2009, la montée en rigueur des articles encyclopédiques et les dissensions qui s'en étaient suivies avaient déjà occasionné d'innombrables psychodrames et de bruyants claquements de porte. Le projet avait tenu le choc. La réinterprétation du second principe fondateur (on a glissé d'un « citer vos sources » [dans une bibliographie à la fin de l'article] à « citez vos sources » [en assignant à chaque information une note dûment référencée]) est entrée dans les mœurs.

Personnellement, je ne peux pas dire que je sois complètement emballé par cette évolution (en mon temps, je n'avais pas non plus été emballé par la soudaine déferlante des références), mais je vivrais avec. Je m'efforcerais simplement de veiller à ce que les actions de protestations soient effectuées avec discernement — typiquement, après examen des projets de loi, il me semble que le SOPA est, pour Wikipédia, beaucoup moins nocif que le comma29, et ne mérite sans doute pas tout ce ramdam.

Petits ajouts subisidiaires (je manque de temps pour les intégrer directement dans le corps du billet) : la wikipédia hispanophone a également évoqué, favorablement, la possibilité d'un bandeau de soutien ; Commons s'est déjà décidé à mettre en place un tel bandeau. Bref, mis à part fr, tous les grands projets de la Wikimedia Foundation ont l'air de s'accorder sur la nécessité d'un engagement.

jeudi 12 janvier 2012

Wikibétisation partielle

J'avais d'abord pensé consacrer un billet à l'Affaire et ses multiples et confuses répercussions / ramifications. Je crois finalement que je n'en ferais rien. Comme je le soulignais à mes commentateurs (et, indirectement, à moi-même), Wikipédia ne se réduit pas qu'à cela. Ce type d'événements peut paraître considérable aux membres actif de la communauté (et j'en suis…), mais intéresse finalement assez peu de monde. La page par laquelle le scandale est arrivé a ainsi attiré environ 5000 visites en trois jours. Seulement, ce nombre est biaisé par les fréquentes visites des principaux contributeurs, désireux de réagir ou de se tenir au courant (sans compter qu'une contribution implique fatalement une réouverture de la page). En vérité, je ne pense pas me tromper en estimant le nombre de visiteurs uniques à deux ou trois cents. A l'échelle d'un site comme Wikipédia, c'est finalement assez peu.

Bref, je me suis efforcé, pour le moment, de me décentrer de cette séquence événementielle assez trouble. A défaut, je préfère présenter une sorte de supplément de mon dernier billet, sur un thématique, moins polémique, mais tout aussi (voire davantage) significative : la wikibétisation.

De quoi s'agit-il ? D'une sorte de mot-valise entre alphabétisation et wikipédia que je me amusé à forger cette nuit entre deux petites insomnies. Le fait est que la syntaxe wiki a atteint un stade de complexité à partir duquel un apprentissage est nécessaire. Avant de pouvoir effectivement contribuer, plusieurs dizaines de formules (balises, modèles, wikification…) et d'actions (édition…) doivent être à-peu-près connues et maîtrisées. A ceci s'ajoutent quelques arcanes de fonctionnement du site (identifier les pages de discussion, les pages utilisateurs, les lieux où l'on peut demander de l'aide). Et je ne mentionne même pas les multitudes de bandeaux et règles ou le cas de constructions complexes comme les infoboxes, tableaux ou portails… Bref, à moins d'avoir du temps ou d'être motivé, il est difficile d'apprendre tout cela sur le tas. Il m'est d'ailleurs arrivé à deux ou trois reprises de décrocher de wikipédia pendant plusieurs mois ; à mon retour, j'avais fatalement dû effectuer une sorte de rattrapage afin de maîtriser des formules nouvelles et/ou me remémorer quelques oublis.

Pour cette raison, l'encyclopédie tend à devenir, de plus en plus, l'apanage de contributeurs expérimentés. Il y a quelques années, il m'arrivait fréquemment de croiser des contributeurs occasionnels, qui intervenaient à intervalles irréguliers, et cessaient parfois d'intervenir au bout de quelques mois. Pour exemple, je pourrai citer le cas de Liszt qui, comme son nom l'indique, s'est du jour au lendemain décidé à contribuer sur l'article Franz Liszt. L'article, alors indigent, acquiert un plan stable, qui l'a mis en bonne voie vers la labélisation. En tout et pour tout, Liszt (le contributeur…) n'a effectué que 400 éditions.

Est-ce qu'il pourrait encore contribuer aujourd'hui ? Je n'en suis pas très sûr. Sur la page de discussion on lui avait déjà demandé (très poliment) de respecter la neutralité de point-de-vue. Il avait un peu maugréer. Rien, ou pas grand chose, n'était dit des références, alors peu usitées début 2007.

Tout cela reste assez subjectif, mais j'ai l'impression qu'avec la montée en rigueur (au demeurant nécessaire à partir du moment où Wikipédia devenait l'un des principaux médiateurs de la connaissance intellectuelle et scientifique), ce type de profil s'est fait de plus en plus rares. Ne restent que des spécialistes, des gens suffisamment motivés pour s'accrocher ou… des vandales. Ce qui explique peut-être les difficultés actuelles de la communauté, qui tend à se resserrer autour de quelques noms et de quelques enjeux.

Y a-t-il une solution pour attirer de nouveau les contributeurs occasionnels ? J'ai déjà mentionné le cas de l'interface WYSIWYG, mais elle offre surtout une facilité apparente. Certes on ne voit plus ni modèles, ni balises, ni crochets, mais leur fonction demeure (quoique plus intuitive, peut-être). Il est nécessaire d'en faire plus pour intéresser le contributeur occasionnel et lui éviter un apprentissage trop pénible.

En lisant une publication qui n'a aucun rapport direct avec Wikipédia, Écrire à Sumer de Jean-Jacques Glassner, je suis tombé sur une résolution possible de ce problème. Glassner remarque notamment que, en dépit de sa complexité, l'écriture cunéiforme s'est répandue dans la société toute entière, bien au-delà des groupes restreints de scribes participant à l'administration royale.

[Jack Goody] rappelle que les progrès de l'écriture se manifestent d'abord dans les usages les plus fonctionnels. Or l'écriture sumérienne est de celles qui peuvent s'apprendre par additions ; il n'est pas obligatoire, pour pouvoir s'en servir, de connaître toutes les potentialités qu'elle renferme, il suffit d'avoir appris une quantité déterminée de signes et de valeurs. (p. 257)


Tablette de marchands assyriens se contentant des fondamentaux de l'écriture


Il suffit de remplacer l'écriture sumérienne par Wikipédia pour comprendre l'issue qui s'offre à nous : une sorte de Wikibétisation partielle. Peu d'éléments sont finalement nécessaires pour contribuer dans le respect des principes fondateurs : les références et, dans une moindre mesure, la wikification. Le reste relève plutôt de la cosmétique (les == pour les subdivisions, le modèle {{s|}} pour les siècles…) ou de la macro-organisation de Wikipédia (les catégories et portails). Le cœur du projet, soit l'adjonction d'informations sourcées, peut être effectué sans maîtriser grand chose de la syntaxe wiki — sachant qu'ensuite, par additions successives, tout le reste peut venir.

Il y aurait un peu toute une réflexion à mener à ce sujet, notamment en terme de priorité des informations transmises aux nouveaux contributeurs. Typiquement, on pourrait s'interroger sur l'inclusion d'indications relatives sur la valeur encyclopédique des références (ouvrage ou article universitaire=béton / article de presse=à voir / rien du tout ou « on dit » mondain dans Gala=foutu) et sur la mise en forme de la bibliographie (au moins indiquer l'éditeur et la date d'édition : le reste se déduit facilement). Il ne faut pas se leurrer : c'est là-dessus que les contributions de chacun sont jugées, et pas sur l'oubli d'un modèle X ou d'un catégorie Y.

Concrètement, comment se passeraient les choses ? CO, un Contributeur Occasionnel, tombe sur un article sur un sujet qu'il connaît bien, mais qui demeure dans un état indigent. Plutôt que de passer son chemin, il corrige une formulation maladroite (nous sommes dans une interface WISIWYG ; il n'hésite pas), puis se décide à retravailler l'article en profondeur. Tout ce qu'il sait faire, c'est mettre les numéros de pages de sa source principale (l'étude d'un spécialiste) en rapport avec ses phrases. Ceci fait, un Contributeur Confirmé (ou CC) remarque les adjonctions, et éclaire un peu tout ça : création de subdivisions, normalisation des références, rajout de catégories pour tenir compte des nouvelles informations… Au total l'article est devenu très convenable.

Là-dedans il y a tout de même un hic, ou plus exactement un présupposé : CO possède une très bonne source. Or qu'adviendrait-il dans le cas contraire ? Celui où il souhaite améliorer l'article sans avoir la référence sous la main ? Sachant, qu'étant occasionnel, ce contributeur n'est pas motivé au point de se mettre en quête du bon outil de travail dans une bibliothèque. L'abandon paraît certain. Il existe pourtant une sorte de « parade ». Je l'aborderai dans un prochain billet (oui, je sais, c'est frustrant, mais comme je n'ai pas écrit depuis longtemps, je tiens à refidéliser ma clientèle…).

lundi 9 janvier 2012

Le tournant…

Bon allez… Je sors un peu de ma torpeur pour y aller également pour ma petite note personnelle sur le plus beau marronnier de l'année : le changement d'année. Et c'est parti pour quelques considérations fluctuantes sur le temps qui passe et qui ne revient pas, le temps qui arrive mais qui n'est pas encore là, l'état de l'encyclopédie à l'intant t, ses perspectives à l'instant t' etc. etc.

Je ne vais pas m'amuser à faire le bilan de l'année. Pierrot et Tony s'en sont déjà très bien chargés. Je ne partage pas tous leurs points-de-vue, mais je ne vois rien à redire au tableau général. Non, je vais profiter de ce passage à l'an 2012 après l'anniversaire de quatre ans de Jésus de Nazareth (probablement fêté en famille, dans une simple bâtisse d’Égypte romaine) pour faire un petit point d'histoire wikipédienne.

Wikipédia a 10 ans et bientôt 11 ans. La rondeur apparente du chiffre signifie bien plus qu'un simple symbolisme. Elle signale une sorte d'installation sociale, certes pas définitive (rien ne persiste en ce bas-monde) mais durable. Quoiqu'en disent les Alithia et autres Wikibusters, le projet a tenu bon et n'a cessé de grandir à la fois en taille et en qualité. Il fait partie intégrante de la vie quotidienne de milliers de contributeurs et de millions de lecteurs. Il a investi la société tout entière, au point de poser, parfois, des problèmes de réflexivité : Wikipédia ne peut se citer elle-même, mais en même temps, si elle tient à être objective, elle ne peut méconnaître son impact propre (cas typique : doit-on citer la PDD de Jimmy Wales dans l'article sur le SOPA ?).

Bref, on se retrouve avec quelque chose de phénoménal au sens propre : on peine à le comprendre et encore plus à le diriger. Wikipédia marche toute seule, telle une autocatalyse permanente, suscitant sans cesse ses nouvelles règles et techniques, sans mener vers un but préconçu. Prétendre synthétiser ce développement sans finalité paraît absurde. Et c'est pourtant ce que je suis tenté de faire, plutôt pour le plaisir du geste que pour autre chose.

A peu de choses près, l'histoire de chaque wikipédia paraît se décanter en deux périodes comprenant chacune leur objectif prioritaire : 1p la complétude / 2p la légitimité.

A ses débuts, la wikipédia comporte logiquement un faible nombre d'article. Elle ne peut prétendre concurrencer les publications encyclopédiques voire un simple dictionnaire. Elle est assez peu lue (d'autres concurrents mieux fournis lui font de l'ombre : en 2002 on se serait plutôt référé à l’Encyclopédie de l’agora ou, sous réserve d'en avoir les moyens, souscrit un abonnement à Encarta ou l'Encyclopedia Universalis). Par contre, le principe révolutionnaire de la contribution collaborative attire un noyau de « pionniers », fascinés par l'ampleur et l'ambition du projet. L'encyclopédie grandit et chaque année franchit un cap signifié par le nombre d'articles. Elle finit par s'imposer comme la référence par défaut, attire des millions de lecteurs, est remarquée par la presse et… critiquée. Un peu malgré elle, elle se découvre un rôle social et pédagogique, qu'elle doit assumer pour le mieux. Pour le résumer très schématiquement, l'encyclopédie écrite devient une encyclopédie lue.

C'est à ce stade que s'agence le passage de 1p à 2p. Je suis arrivé assez tôt pour le vivre de l'intérieur. A mes débuts, on m'a fait rapidement remarqué qu'il était nécessaire de ne pas faire de « travail inédit » et de rattacher mes développements à un « selon untel ». Seulement, les notes de bas-de-page n'étaient quasiment pas employées. Il suffisait d'indiquer le nom de l'auteur et une mention plus ou moins complète en bibliographie à la toute fin du texte. Le contexte était très différent et l'on pouvait, de bonne foi, se permettre nombre de trucs limites, mais aussi d'expérimentations, qui ne passeraient plus aujourd'hui.

Réagissant promptement aux critiques qui lui étaient adressées, l'encyclopédie s'est mise à heure universitaire. Les notes de bas de page se sont généralisées, ainsi qu'un autre instrument tout aussi important : l'évaluation des articles, avec des critères de plus en plus rigoureux au fil des années (certains articles classés Bon Début au terme du concours de désébauchage de mars 2011 aurait très bien pu être labélisés quatre ou cinq ans plus tôt). Cette contre-offensive s’est faite dans la douleur (en témoigne cette pétition qui n’est maintenant plus qu'un document historique). Elle a néanmoins porté ses fruits. Le discours anti-wikipédia est devenu clairement minoritaire. Même Pierre Assouline s'est mis à parler en bien d'un article (un seul, il ne faut pas non plus pousser…).

Et maintenant ? L'on pourrait se contenter de suivre cette lancée. L'encyclopédie n'aura certes jamais autant d'articles labélisés que d'articles tout court (en même temps cet objectif, souvent sous-entendu, n'a jamais vraiment été formalisé). Par contre, elle peut clairement viser à améliorer au maximum les articles les plus importants et les plus consultés et à couvrir correctement tout le reste. Ça pourrait suffire, mais ça ne suffit pas.

L'attention porté au lecteur a laissé le contributeur dans l'ombre. Certes le projet wikipédien se révèle toujours suffisamment attirant pour garantir le renouvellement de la communauté (les arrivées = les départs). Toutefois, la croissance de cette dernière ralentit, voire s'inverse sur les wikipédias germanophones et anglophones. Par ricochet, les autres facteurs (création et labélisation d'articles…) progressent non plus géométriquement (de plus en plus vite) mais arithmétiquement (à même vitesse, voire moins vite). L'évolution de wikipédia devient essentiellement cumulative.

Bref, et c'est en fait là où je voulais en venir (on admirera mon sens du suspense), plusieurs indices laissent à entendre que nous sommes à la fin d'un cycle, à la veille d'une nouvelle étape — soit, logiquement 3p. Vers quoi allons-nous ? Tout au long de l'année j'ai pu remarquer une prise de conscience accrue sur un enjeu jusqu'ici un peu laissé de côté : l'accueil des nouveaux arrivants. Auparavant, le fait est que l'on ne prenait pas vraiment en compte le nouveau contributeur : il débarquait, était plus ou moins bien accueilli, plus ou moins bien motivé, restait ou partait, peu importe… Le volume des entrées était suffisamment important pour qu'on ne se soucie guère de son sort.

C'est un peu subjectif, mais il me semble que ce volume a commencé à s'amoindrir un peu à partir de 2008 et plus franchement à partir de 2010. En cause, deux choses. D'une part, il n'y a, logiquement, plus d'effet de surprise : tous ceux que le concept d'encyclopédie collaborative intéresse (c'était mon cas) connaissent Wikipédia. Ensuite, le fait est, indubitable, que la subtilité des règles de rédactions rebute beaucoup de monde. J'ai tenté il y a quelques semaines de « débaucher » quelques collègues doctorants, sans trop de succès. La prise en main est globalement jugée « trop compliquée ». Certains pensaient d’ailleurs que l’inscription était obligatoire et n’avaient pas saisi que le bouton « Modifier » était accessible depuis une IP. Dans la mesure où mes interlocuteurs étaient des gens plutôt savants et qualifiés, je me suis dit qu’il y avait comme un déficit d’information (ou un excédent de timidité).

Bref, la quête exclusive de légitimité montre un peu ses limites, tout comme la quête de complétude cinq ans plus tôt. L'accession à un nouveau seuil qualitatif paraît nécessaire. Sans renoncer d’un iota à une exigence de qualité, il importe d’élargir la participation. L’enjeu ne se résume pas à convaincre quelques milliers d'experts. Il faut voir plus large et encourager l’internaute moyen à devenir une sorte de « contributeur occasionnel », désireux d’ajouter sa petite pierre à l’édifice en corrigeant quelques coquilles, créant ou modifiant un article sur un sujet subsidiaire pour lequel il détient une certaine expertise (l’un des grands mérites de wiki consiste à ne pas séparer culture populaire et culture d’élite : tout-le-monde, ou presque, peut revendiquer une connaissance encyclopédique sur une thématique quelle qu’elle soit sans être frustré par je ne sais quel habitus).

Je serais presque tenté de définir le 3p comme une sorte de désenclavement réciproque, une population assez large s’ouvrant à wikipédia ; inversement, la communauté surmontant sa tendance à se replier sur elle-même. Qu’est-ce qui déterminerait l’apparition de ce nouveau seuil ? Des outils et des techniques. On a eu le wiki pour le 1°, la note de bas-de-page et l’évaluation pour le 2p. Pour le 3p je serais tenté de mettre en avant l’interface WYSIWYG, qu’on nous promet pour cette année. Le bouton « modifier » disparaît. Seul reste un « traitement de texte », immédiatement modelable et appréhendable. La tentation de contribuer s’impose sans médiation préalable.

Il va sans dire que cette mutation technique devra être accompagnée. Une campagne de wikipédisation sera nécessaire pour canaliser tout ce nouveau flux entrant, pour intégrer les nouveaux venus sans les dégoûter. L’enjeu est de taille et va bien au-delà de Wikipédia. Les compétences acquises en tant que contributeur peuvent se révéler précieuses dans la vie réelle. Je me souviens avoir lu sur le bistro, il y a deux ou trois ans, le cas d’un utilisateur qui s’étant familiarisé avec les exigences du travail universitaire, avait pu trouver un job assez qualifié. Dans une même optique, mon expérience wikipédienne m’a grandement aidé à mettre en chantier ma thèse.

En gros, ce qui doit changer, c’est le rapport au texte de wikipédia. Il n’y a pas les écrivains d’un côté et les lecteurs de l’autre, mais des lecteurs-écrivains ou écrivains-lecteurs plus ou moins potentiels. Personnellement, je suis aujourd’hui incapable de lire un article. Je me pose toujours dans une posture de correcteur, voire de rédacteur. Je suis d’ailleurs très frustré lorsque je consulte l’encyclopédie avec un téléphone portable, puisqu’il m’est très difficile d’opérer la moindre modification. Ce changement de rapport au texte était en germe depuis le début de l’aventure Wikipédia, mais j’ai l’impression qu’il commence tout juste à s’actualiser.

Bon, je ne vais pas m’étendre davantage sinon je vais finir recordman de la longueur des vœux de bonne année — ce qui n’était pas vraiment l’idée. Ça permet au moins de contrebalancer d’un coup l’hibernation prolongée de Wikitrekk, qui subit un peu le contrecoup de la thèse et de l’hôtel.

lundi 12 décembre 2011

La Wikipédia anglophone en grève ?

Il y a deux mois, à peine, la Wikipédia italophone cesse, temporairement, de fonctionner. Articles, discussions, recommandations, infrastructures : tous les attributs de l'encyclopédie en ligne restent inaccessibles pendant 40 heures. En lieu et place, on trouve un manifeste signés des « utilisateurs de Wikipédia » mettant en cause un amendement alors examiné par le parlement : le comma 29. Comme j'en ai fait état une analyse détaillée, cet amendement permet à quiconque de demander le remplacement d'une publication en ligne jugée diffamatoire par un « rectificatif » ou une « mise au point ». Le tout sur simple demande, sans entreprendre de procédure judiciaire, et sans que les auteurs impliqués puissent réagir. Appliquée à Wikipédia, cette substitution enfreint de nombreux principes fondateurs : le rectificatif n'est pas encyclopédique, il n'est pas neutre et — c'est peut-être là le plus grave — il n'est pas modifiable, car destiné à ne jamais être commenté.

Cette initiative audacieuse, limite casse-gueule, a payé. Le Choix du chaos souligne que la presse italienne le commente largement. Sans que grand chose ait filtré des réactions parlementaires, le Comma 29 a été enterré, du moins pour quelque temps. Le départ de Berlusconi début novembre et l’intensification de la crise a fait largement passer cette question au second plan.

Le blackout a laissé des traces. Assez correctement relayé par les médias numériques à l’international, il a déclenché une onde de choc qui s'est propagé à l'ensemble des projets encyclopédiques, toutes langues confondues. Dans la lignée de l'analyse de Mike Godwin, la Wikimedia Foundation a élaboré une notion générale à partir de cas particulier : le Project-Wide-Protest. Ce concept inédit ne paraît pas destinés à n'entretenir qu'une réflexion théorique. La Wikipédia anglophone envisagerait même, depuis peu, de le mettre en application face à l'adoption prochaine d'un projet de loi américain pour le moins problématique.

Le Stop Online Piracy Act ou SOPA constitue une sorte de super-Hadopi. A l’instar de la loi française de 2009, il vise à endiguer le piratage, et participe ainsi de cette entreprise globale de « reconquista » des ayants-droit suite à l’essor colossal de la contrefaçon numérique. A cette fin, il propose toute une série de « contre-attaques » musclées : suspension des revenus publicitaires, retrait des sites contrevenants sur les moteurs de recherches, voire blocage de ces derniers. Parallèlement, le streaming non autorisés (qui se trouvait jusqu’alors dans une sorte de no-man’s land juridique) est criminalisé.

La Wikimedia Foundation a clairement pris position contre ce projet de loi. Elle a participé, au côté d’autres grands acteurs du web, à American Censorship Day. Initialement cantonnée au 15 novembre dernier, cette initiative collective organise depuis un mois une campagne active.

Dans un billet en forme de manifeste, l’un des représentants de la Fondation a spécifié les motifs cet engagement. Le SOPA pose toute une série de problème assez comparables au Comma 29. Tout d’abord, il n’est pas nécessaire de prouver qu’il y a effectivement une contrefaçon, de simples allégations suffisent pour demander le retrait d’un contenu encyclopédique (les illustrations sont évidemment concernées au premier plan). En cas de refus d’exécution, le site encourt des peines plus sérieuses et définitives que celles prévues dans le Comma 29 qui ne prévoit que des pénalités financières assez vagues : blacklistage du site, incitation à décourager tout partenariat avec lui etc.

Pour se prémunir de ce type de mésaventure, les projets Wikimédia anglophone devront se délester d’une bonne part de leurs données : images en fair use, contenu dont le statut légal est difficile à établir… Parallèlement, les contributeurs perdront une bonne partie de leur temps à retirer l’ensemble des liens redirigeant vers des sites bloqués. Bref, une difficile restructuration sera nécessaire pour mettre les projets encyclopédiques aux normes. Et toute cette opération se fera aux dépends de la publicisation d'une partie significative des connaissances humaines.

Ces perspectives assez sombres ont incité Jimbo Wales à s'inspirer de l'exemple italophone. Avant-hier, il a lancé un « request for comments » sur sa page de discussion, précédé d'une mention ainsi conçue :

Quelques mois plus tôt, la communauté wikipédienne italophone a décidé de bloquer temporairement l'intégralité de la Wikipédia italophone afin de s'opposer à une loi qui porterait atteinte à leur indépendance éditoriale. Comme les wikipédiens le savent ou ne le savent pas encore, une loi bien plus grave fait son chemin au Congrès sous le titre fallacieux de Stop Online Piracy Act. J'assisterais peut-être à une réunion à la Maison Blanche lundi aux côtés de plusieurs autres organisations numériques. De fait, je pensais que ce serait le bon moment pour prendre un rapide sondage du sentiment de la communauté à ce propos. Personnellement, je pense que la grève communautaire qui s'est avérée déterminante en Italie pourrait l'être bien davantage ici. De nombreuses questions restent pendantes, quant à savoir si la grève devrait être géographiquement circonscrite (uniquement les États-Unis…) etc. (dans la mesure où la loi influence le fonctionnement de Wikipédia pour tout-le-monde, une grève globale comprenant au moins la Wikipédia anglophone mettrait une pression maximale sur le gouvernement américain). En même temps, ce type d'initiative représente un enjeu considérable, sans précédent pour la Wikipédia anglophone.

Ceci dit, Jimbo Wales propose d'organiser un « straw vote » ou sondage sur sa page de discussion. Il précise que si les réponses sont globalement défavorables à une grève communautaire, il en tirera immédiatement les conséquences qui s'imposent. Si elles sont globalement favorables, il envisagera une procédure de longue durée qui impliquera nombre de discussions et procédures préalables.

Jusqu'à maintenant, le résultat se situe entre ces deux extrêmes. Il y a apparemment un peu plus de vote favorables que de votes défavorables, mais les seconds sont globalement plus motivés que les premiers. Ces résultats tranchent avec le consensus quasi-absolu des contributeurs italiens, mais ils ne me surprennent guère.

Je l'avais déjà souligné il y a deux mois : l'attitude des différentes wikipédia linguistiques vis-à-vis d'un engagement social de l'encyclopédie varie en fonction de leur corrélation géographique. Concrètement plus la communauté est dispersée de par le monde, plus elle aura du mal à organiser une contestation quelconque. Il y a très peu d'Italophones en dehors de l'Italie, très peu de germanophones en dehors du cercle Allemagne-Autriche-Suisse. Les contributeurs les plus actifs de ces deux aires linguistiques peuvent presque tous se connaître de visu. Ils réagissent d'autant plus promptement lorsque leurs activités sont menacées. Les italophones organisent un blackout en 24h. Les germanophones leur apportent immédiatement un soutien communautaire. Par comparaison, ni la Wikipédia francophone (assez centrée sur le continent européen, mais pas que…), ni la Wikipédia anglophone (dispersée aux quatre coins du monde) ne sont parvenues à s'accorder : les messages de solidarités sont venus des chapters ou de wikipédiens individuels.

En outre, la SOPA n'est pas du tout le même objet législatif que le comma 29. Ce dernier était plus mal foutu qu'autre chose. Il résultait vraisemblablement de la transposition maladroite d'une procédure appliquée à la presse imprimée mais inadaptée aux publications en ligne. La mobilisation du Wikipédia italophone a eu une vertu pédagogique en attirant l'attention du public et des responsables politiques sur un raté législatif. Or, la SOPA n'est pas un raté et n'a rien de mal foutu. Il s'agit d'une loi globale qui tente, véritablement, de « civiliser » internet, de le soumettre inconditionnellement au droit civil préexistant, plutôt que d'adapter ce droit à l'évolution des structures sociales et communicationnelles. C'est en ce sens que Jimbo Wales la tient pour bien plus grave. Mais c'est en ce sens, aussi, que le succès d'une contestation wikipédienne paraît très incertain. Le gouvernement italien, alors, il est vrai, en pleine déliquescence, n'a pas tenté de défendre le comma 29 bec et ongles : en son état actuel, la loi serait au mieux, inopérante, au pire, ubuesque. Il valait mieux remettre tout cela à plus tard, d'autant que, sous l'effet de la crise, quantité de dossiers urgents commençaient à s'amonceler. Inversement, le SOPA est considéré comme une « loi prioritaire », examinée assez rapidement par le Congrès. La pression des lobbyistes de la culture doit être telle qu'elle ne sera jamais retirée. Tout au plus, Wikipédia pourrait escompter un amendement sur mesure (ce qui ne serait déjà pas si mal).

Bref, je ne pense pas trop m'avancer en estimant que la grève de en.wikipedia n'aura pas lieu. Est-ce dommage ? Pas vraiment. Un tel blackout touchant l'un des premiers sites mondiaux aurait des répercussions difficilement imaginables. Et ce pour des résultats non moins difficiles à évaluer puisque l'on ne peut espérer un simple retrait de la SOPA. A ce stade, c'est de l'aventure pure et simple — un grand saut dans l'inconnu — avec tous les risques innomés et innommables que cela suppose.

Et puis, l'application stricte de la loi peut très bien accélérer une prise de conscience globale à son encontre. Typiquement, un blocage temporaire de Wikipédia décrété par un tribunal quelconque aurait une ampleur bien plus considérable qu'un blackout — à ceci près que la loi serait déjà là et que, l'amender ou l'abroger par voie parlementaire, risque d'être assez tortueux. Les francophones ont pu en faire récemment l'expérience avec le vote décevant de l'Assemblée Nationale sur la liberté de panorama…

jeudi 24 novembre 2011

Compte-rendu de la session sur la Liberté de panorama

L'assemblée nationale vient de mettre en ligne les vidéos de la dernière partie de la session sur la « Copie privée ». J'en ai profité pour retranscrire le passage qui intéressait Wikipédia (qui sera également disponible peut-être demain matin sur le site de l'Assemblée) : la discussion de l'amendement n°22 sur la liberté de panorama.

Le rejet final de l'amendement m'a évidemment désappointé. En même temps, à penser que Wikipédia et les enjeux qu'elle incarne ont occupé plus d'une demi-heure de débats parlementaires, je me dis que cette soirée n'a pas été complètement infructueuse. Elle laissera des traces.

Lionel Tardy — Je suis conscient avec cet amendement d’être un peu en dehors de la copie privée, mais pas tant que ça puisqu’il s’agit d’une exception au droit d’auteur. Je profite de ce texte pour proposer une amélioration qui devrait rencontrer l’unanimité devant mes collègues puisqu’il s’agit de renforcer la diffusion et le rayonnement de l’art contemporain en France. Monsieur le ministre, si vous allez sur le balcon de votre bureau et que vous vous faîtes photographier avec les colonnes de Buren en arrière-plan, vous n’avez pas le droit d’utiliser cette photo sans l’autorisation de Daniel Buren puisque son œuvre est protégée par le droit d’auteur. Avouez que c’est quand même absurde et quelque peu ridicule. La question n’est pas anodine car elle bloque la publication de photographies d’œuvres d’art contemporain et de bâtiments d’architecte sur Internet à cause de ce risque de procès pour contrefaçon. Beaucoup d’architectes et d’artistes contemporains sont pénalisés car leur œuvre n’est pas visible sur Internet. Tout cela pour préserver le principe du droit exclusif dont ils ne peuvent pas tirer grand chose voire rien en terme de revenus financiers. Beaucoup de pays européens ont inscrit cette exception de panorama dans leur droit je vous propose de les suivre et de mettre fin à une situation ubuesque qui ne peut que nuire au principe-même du droit d’auteur.

Le président de séance — L’avis de la commission madame la rapporteure

Marie-Hélène Thoraval — Cher collègue, je pense que vous exagérez un tout petit peu dans vos propos. Permettez-moi de vous rappeler que certaines dispositions actuelles permettent déjà de satisfaire en partie votre amendement. Depuis la loi du 1er août 2006 sur les droits d’auteur et les droits voisins dans la société de l’information, s’agissant de l’article L. 122-5 du code de la propriété intellectuelle, il permet de disposer de la reproduction d’une œuvre d’art graphique, plastique ou architecturale par voie de presse écrite, audiovisuelle ou en ligne dans un but exclusif d’information immédiate et ceci est autorisé. En outre, la jurisprudence a permis de faire émerger ce qu’on appelle la théorie de l’accessoire, à savoir la représentation d’une œuvre située dans un lieu public qui est accessoire au sujet traité et échappe à la qualification de contrefaçon pourvu qu’elle soit fugitive. Donc, j’émettrai un avis défavorable.

Frédéric Mitterrand — Il me semble que votre attention méticuleuse, monsieur le député Tardy, a tous les aspects du travail juridique qui se fait dans cette assemblée. Cette attention méticuleuse, dont on ne peut que se féliciter, qui enrichit les débats devient quelque fois vétilleuse. C’est-à-dire un peu trop méticuleuse et un peu excessive. Et, je pense que, l’avis défavorable rendu par madame la rapporteure est tout-à-fait justifié. Je rappelle que la liberté de photographier certaines œuvres que vous appelez de vos vœux est d’ores et déjà acquise en droit français et je penche franchement que, là, vous allez un petit peu loin. Donc, avis défavorable.

Patrick Bloche — Je tiens à expliquer pourquoi nous ne voterons pas cet amendement. Car en l’occurrence, à nouveau, et quitte à me répéter, ce n’est pas parce que nous avons un problème urgent à régler avant le 22 décembre que nous allons créer comme ça, ex nihilo, de nouvelles exceptions au droit d’auteur. Ce n’est pas qu’il faut que la main tremble quand on se saisit de questions de propriété intellectuelle, de questions de propriété littéraire ou artistique. Mais voilà, on ne crée pas comme ça, à 23h30 passé, une exception au droit d’auteur, sans qu’on en ait discuté avec les auteurs eux-même et notamment les auteurs des arts visuels que sont les peintres, les sculpteurs, les illustrateurs, les architectes, les designers et les photographes. Donc, en l’occurrence, nous avons été amenés — je pense que Martine Billard était partie prenante, Dionis du Séjour aussi, du débat sur DAVDSI, ainsi que de celui sur HADOPI — à essayer d’élargir la liste des exceptions au droit d’auteur, puisque c’est les marges de manœuvres que permettait la directive dans le droit interne de chaque pays de l’Union Européenne. Mais à ce moment-là il faut que l’intérêt général prédomine. Autant on peut discuter de l’opportunité d’exceptions au droit d’auteur à des fins d’enseignement, de recherche, bref pour des buts d’intérêt général. Mais là on est vraiment sur un intérêt particulier qui est banalement, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, l’intérêt particulier de Wikipédia. C’est l’amendement Wikipédia rebaptisé gentiment liberté de panorama. Je dois d’ailleurs savoir, parce qu’une étude d’impact serait au minimum nécessaire, ce qu’est finalement cette liberté de panorama dans un certain nombre de pays européens qu’on oublie de nous citer. En tout cas, le but d’information est servi par l’exception au droit d’auteur créé dans la loi DAVDSI et nous considérons qu’elle satisfait pleinement, elle, à l’intérêt général que doit poursuivre le législateur.

Marcel Rogemont — Moi, je n’ai pas grand chose à rajouter par rapport à Patrick. Juste, quelque mots. Je trouve quand même que la volonté de prendre part et d’accompagner la volonté de commercialisation d’un site me paraît excessif. Et là, je trouve que notre collègue aurait dû être plus attentif dans la défense de cet amendement, car je crois, comme l’a dit Patrick Bloche, qu’avant de légiférer, il faut quand même avoir un minimum d’étude d’impact, ce que nous n’avons pas.

Jean Dionis du Séjour — Je suis surpris de la réticence de nos collègues. Il s’agit uniquement d’autoriser la reproduction d’œuvres situées de manière permanente dans l’espace public. Ça veut dire que des œuvres qui sont situées au vu et au su de tout-le-monde est protégée soixante-dix ans après la mort de l’architecte. C’est complètement exorbitant. C’est complètement archaïque. Qu’est-ce qu’on attend pour aller vers la législation des pays européens ? Je suis surpris de la réaction de Patrick Bloche. En général on partage pas mal d’analyses. Wikipédia c’est pas rien. C’est une percée majeure en terme d’élaboration de savoir en commun de partage de savoir en commun. Alors, si vous voulez l’appeler amendement wikipédien, appelons-le amendement wikipédien. En tout cas, le problème est posé. Pourquoi un certain nombre de pays européens considèrent qu’on a le droit de faire des photos de la pyramide du Louvres et pourquoi pas nous ? On fait preuve d’un archaïsme injustifié. Donc ce n’est pas un petit amendement, c’est un amendement qui est très important sur lequel il faut qu’on s’arrête et qu’on débate car pour le moment je n’ai pas vu beaucoup d’arguments de fond contre celui-ci.

Martine Billard — Je pense qu’on a une difficulté qu’on a eu à d’autres moments dans le débat sur la culture, qui est la question des œuvres photographiques. Je ne me sens pas, à cette heure-ci, sans une étude d’impact, sans la discussion avec tous ceux qui travaillent dans la photo de prendre une décision sans en mesurer les conséquences. Parce que, on le sait, il y a une grande difficulté dans le secteur, il y a une grande destabilisation. Ce ne sont pas des gens qui gagnent de grandes fortunes, les photographes. Le fait que ce ne soit pas plus précis, notamment sur les conséquences en terme de distribution commerciale, me pose un problème. En sachant qu’aujourd’hui il y a déjà des sites de photographes qui mettent à disposition sous licence creative commons. Il y a déjà eu des avancées à ce point-de-vue. Mais moi en tout cas je ne voterai pas. Car je pense qu’on ne fait pas comme ça, sans évaluer les conséquences sur tout un secteur.

Frédéric Mitterrand — Chacune des interventions que nous venons d’entendre est particulièrement intéressante et porteuse de questions essentielles pour un débat de fond sur la copie privée seconde manière. Notamment les questions que madame Billard évoque sur la photographie, domaine sur lequel je crois m’être beaucoup avancé, interpelle tout-à-fait mes réflexions. Mais je rappelle que ce n’est pas vraiment le contexte dans lequel nous sommes ce soir. Il ne s’agit pas de reconstruire la copie privée, alors qu’il est évident que ce serait un débat plus long, plus complexe. Les réflexions des uns et des autres viendront enrichir la construction juridique d’une nouvelle institution très importante dont on espère qu’elle vivra aussi longtemps sous sa seconde mouture que sous sa première mouture. Donc, le fait de vouloir poser, en quelque sorte, d’une manière très superficielle, des questions de fond mais qu’on aborde comme ça en passant, même si on y a beaucoup réfléchi, mais qui ne nous laisse pas le temps d’un véritable débat, de contre-expertises, de contre-travaux. Madame Billard l’a évoqué d’ailleurs en parlant du sort des photographes. Ça me semble tout-à-fait contre-productif. Je me suis engagé très fermement auprès de la commission pour dire que nous engagerions ce débat le plus vite possible. Pour l’instant, nous avons une obligation, c’est de défendre les droits des créateurs pour qu’ils ne soient pas lésés dans leur droit. Je pense qu’il est important de rappeler cet aspect des choses. Et quelque soit les demandes d’intervention que je vois repousser comme les champignons après la pluie, je persiste néanmoins dans cette manière de voir, car je pense qu’il est de toute manière plus juste pour les droits des créateurs sur lesquels nous nous penchons ce soir.

Lionel Tardy — Pour repréciser ce qu’a dit Jean Dionis, à l’heure actuelle en France, les œuvres (monuments, sculptures, peintures murales…) sont protégées par le droit d’auteur et elles le sont même, et c’est là tout l’intérêt de cet amendement, lorsqu’elles sont placées dans la rue. Il est impossible d’en publier des photographies sans autorisations de l’auteur ou de ses ayants-droit. Alors, je vous prends des exemples, puisque personne n’en a cité : publiez sur votre blog une photo de la Géode, du Stade de France, du Musée d’Orsay ou du Centre Pompidou devrait normalement donner lieu à une demande préalable et à un paiement de redevances. Et encore, dans ce cas-là, on a des architectes qui sont connus. Bon courage pour demander l’autorisation aux ayants-droit de celui qui a bâti votre mairie et dont personne ne connaît le nom. Vous voyez un petit peu l’absurdité. Je rappelle que des pays comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Irelande (on a demandé des noms) Israël ou le Pérou ménagent une exception au droit d’auteur pour les bâtiments ou les œuvres d’art qui sont situés dans la rue et c’est donc tout le sens de cet amendement liberté de panorama.

[Le Nouveau centre demande l’organisation d’un scrutin public.]

Jean Dionis du Séjour — L’argument que je retiens de Marcel Rougemont et de Martine Billard c’est de nous dire, et en ce sens ils ont raison, il manque une étude d’impact à cette affaire-là. On peut entendre cet argument. Mais honnêtement, on veut créer un mouvement et une dynamique parlementaire. On a le temps. Il va y avoir deux navettes. L’étude d’impact, le sénat va pouvoir la faire. Nous, on va pouvoir retravailler dessus. Aujourd’hui, est-ce qu’on veut ou non bouger cette législation complètement exorbitante et complètement archaïque ? Voilà la question qui est posée. Et donc, d’ici là, vous aurez l’étude d’impact du sénat, elle reviendra ici. Ça nous appartient en tant qu’assemblée souveraine de dire on remet à niveau du droit européen la France, en demandant la liberté de panorama.

Marie-Hélène Thoraval — Je ne peux pas douter de l’intérêt que vous ayez pour notre patrimoine. Mais, je ne peux pas comprendre que vous puissiez réduire cet intérêt à un amendement à discuter ici à l’assemblée ce soir, sans avoir fait des études antérieures, sans avoir voulu, souhaité, travailler sur des expertises qui permettent d’avoir une objectivité nécessaire, Monsieur Dionis, par rapport à la problématique que vous avez proposé.

Marcel Rogemont — Moi je veux simplement dire à mon collègue que la simple profération de l’archaïsme ne suffit pas pour définir une argumentation. Dans l’amendement qui est proposé, ce qui est tout de même proposé c’est la commercialisation de l’œuvre, à partir de l’œuvre qui est en train d’être permise. Je crois que ça va bien au-delà de simplement dire ceci-cela. Et c’est pourquoi je pense que la simple profération de l’archaïsme ne suffit pas à emporter mon consentement.

Le président de séance — Je vais mettre aux voix l’amendement 22. Le scrutin est ouvert. Le scrutin est clos. Voici les résultats du scrutin. Votants, 30 ; suffrages exprimés, 30 ; majorité absolue, 16 ; pour, 7 ; contre, 23 ; il est rejeté.