jeudi 21 juillet 2011

Du primaire au secondaire

Après trois jours d'une retraite abbatiale et trois autres jours non moins abbatiaux consacrés à l'écriture d'épais comptes rendus de concert, me voici de retour sur mon blog. Je suis un peu surpris de découvrir qu'il a très bien su vivre sans moi — pas un seul billet en six jours, et la fréquentation se maintient comme si j'écrivais comme un forcené. Le sympathique billet que m'a consacré mon collège Popo n'y est sans doute pas pour rien — de même que ma propension à avaler sans coup férir les bourdes d'Alithia. N'empêche, ça fait quand même tout drôle de penser que mon blog n'a pas besoin de moi. Autant dire, que cette situation ne va pas durer longtemps — ma créature va rapidement comprendre qui est le maître ici. Pour faire bonne mesure, je me lance dans la rédaction de ce présent billet, consacré à un sujet folichon entre tous : la question des sources primaires et des sources secondaires.

En avril dernier, je me suis mis en tête d'écrire un brévissime article labélisable — mais bon, rassurez-vous, j'ai des choses un peu plus ambitieuses dans mes cartons. Mon choix est tombé sur un certain Euphante, philosophe grec affilié à l'école mégarique, dont le legs intellectuel n'a malheureusement pas trop bien supporté les outrages du temps. Comme le résume remarquablement bien mon article — et hop un peu d'autopromo — il n'existe que six mentions du nom du bonhomme dans l'ensemble de la littérature antique. Voilà qui n'offre pas tellement de matière à délayer. Histoire de rembourrer un peu l'article, je m'étends sur la destruction de sa cité natale, Olynthe.

En trois jours, j'amène l'article de l'inexistant à quelques 8000 octets. Assez confiant en l'exhaustivité de mon grand œuvre, je mentionne sur Hellenopedia mon intention de le labéliser. Là où je charrie un peu c'est que je prétends à l'Article de Qualité, alors que les us et coutumes de wiki prescrivent généralement plutôt le bon article pour ce type de production (j'ai d'ailleurs suivi par deux reprises cette règle non écrite : ici et ). J'avais en fait deux motivations plus ou moins avouables derrière la tête.

Commençons par l'avouable : je souhaitais mettre au point un thème de qualité autour des mégariques, école philosophique grecque qui fait toujours figure de parent pauvre face à certaines mafias plus organisées : l'académie, le lycée, le jardin, le portique… L'inavouable consiste à donner un grand coup de hâche dans un sac de nœud jamais totalement dénoué : un article court mais exhaustif peut-il devenir un article de qualité ? Ceux qui me suivent sur Twitter auront peut-être remarqué l'intéressant échange que j'ai pu avoir avec Weneldur (alias Ælfgar, alias Meneldur) et Fabrice Ferrer à ce propos…

Parce qu'elle prétend à l'Article de Qualité, ma proposition retient l'attention des satrapes de Hellénopédia. Huesca s'interroge sur la longueur de l'article — je m'y attendais, d'où le délayage sur Olynthe — et pose plusieurs judicieuses remarques de forme. Ensuite, Bibi Saint-Pol débarque et me pose un os que je n'avais absolument pas prévu. Citons-le in extenso :

Une remarque formelle : je suis plutôt choqué par les références « Diogène Laërce 1999 ». En effet Diogène Laërce est un auteur antique et les références devraient s'y faire sur les passages plutôt que sur les numéros de page d'une édition particulière (surtout une édition Livre de Poche qui ne fait pas spécialement autorité)

La question de la légitimité du « livre de poche » est vite résolue : contrairement aux apparences, il s'agit de la seule édition scientifique française accessible au grand public (ie pas la recension universitaire de type belle lettre, destinée aux universités et à une poignée d'hellénistes chevronnés). Le vrai souci réside dans la distinction qui est opérée entre références antiques et références modernes : les premières sont présentées sur un modèle de subdisivision en livres, chapitres et paragraphes fixé à la Renaissance (par exemple, dans Euphante ou trouve « Diodore de Sicile, XVI, 53, 2-3) ; les secondes suivent le même régime que la plupart des références sur wiki (modèle harvsp etc.)… Cette séparation m'intrigue. Jusqu'ici, tous les articles de qualité hellènes mêlent allègrement l'ancien et le moderne. En témoigne cette illustration prélevée sur un excellent article de qualité de Huesca, dont je vous conseille vivement la lecture, les Mines du Laurion :


Or, si les références antiques et modernes ne partagent pas la même apparence formelle, elles ne remplissent pas non plus les mêmes fonctions. Les premières constituent des sources primaires, soit des documents d'époque. Le secondes relèvent des sources secondaires, soit d'un travail scientifique, validé par la communauté universitaire, sur ces documents d'époque. Comme le signale la page d'aide prévu à cet effet, les sources primaires ne peuvent être utilisées que dans le cadre d'une recension factuelle non polémique. Etant donnée la distanciation temporelle ou contextuelle qui nous nous sépare de ce document de première main, son utilisation directe peut venir soutenir les interprétations les plus diverses et faire dévier le texte encyclopédique vers le travail inédit.

Pour autant, je ne pense pas qu'il faille rayer les sources primaires de Wikipédia. Leur degré de vérifiabilité est faible : ils ne peuvent que partiellement légitimer un énoncé encyclopédique. Par contre, elles possèdent si j'ose dire, un fort degré d'accessibilité : là où les sources secondaires sont souvent cantonnées aux entrepôts universitaires (je vois mal le lecteur se colleter avec les livres et articles de Robert Muller ou de Klaus Döring, aussi bien faits soient-ils), les sources primaires font souvent partie de la bibliothèque de l'honnête homme (il n'est pas besoin de chercher très loin dans son entourage pour dénicher un Hérodote ou un Diogène Laërce). Elles participent de l'échange et de la connivence entre l'auteur de l'article et le lecteur (qui, par la grâce du système wiki, peut à son tour devenir auteur). Elles indiquent les racines textuelles à partir duquel l'article s'est développée, son archéologie. A l'origine d'Euphante, on trouve six énoncés antiques, plus ou moins longs, qui superposés par des analyses universitaires, s'éclairent mutuellement et permettent de reconstituer partiellement le parcours d'une personne et d'en perpétuer malgré tout la postérité.

Bref, ne pas mentionner les sources primaires me semble, à tout prendre, presque aussi grave que de ne mentionner qu'elle : on prive le lecteur du point d'entrée, du terrain de départ à partir duquel le savoir encyclopédique a pu s'établir. Ce n'est pas pour autant qu'il faut les mêler aux sources secondaires. Une différenciation de fonction implique nécessaire une différenciation de situation.

C'est la raison pour laquelle j'ai opéré au sein d'Euphante une subdivision « références antiques » / « références modernes » — subdivision qui a été saluée par Bibi Saint-Pol : « C'est effectivement plus clair ». La réalisation technique de cette dernière n'est cependant pas parfaite. Réutilisant le modèle ref-name, j'ai mis au point un système A (pour antique) + n qui n'est pas trop lisible - soit dit en passant les références modernes gardent le système courant. L'espace insécable entre le A et le numéro engendre de curieux effets formels. Dans l'extrait visuel ci-contre, on a l'impression que je fait appel, en abrégé, aux références A5, A7 et A8.


Ce serait pas mal si les développeurs pouvaient nous concocter un système de note complètement alternatif, afin de bien distinguer dans le texte le secondaire du primaire. Juste pour initier la réflexion, je me permets de proposer deux modélisations. La premières, un peu trop académique mais bien en phase avec les articles hellènes, gros consommateurs de sources primaires, ferait appel aux lettres de l'alphabet grec (après oméga, l'on repartirait avec alpha flanqué d'un prime). On aurait ainsi :


La seconde, plus généraliste, consiste tout bêtement, à entourer les numéros de note d'un cercle :


Some thoughts ?

3 commentaires:

Meneldur a dit…

NB : « Weneldur » s'appelle Ælfgar dans les milieux autorisés, c'est plus fondue savoyarde.

Tout à fait d'accord pour les sources primaires : ce serait idiot de s'en priver (surtout quand elles sont accessibles en ligne : c'est le cas de bon nombre de chartes anglo-saxonnes dans le domaine que je connais le mieux), mais il faut absolument les indiquer d'une façon très claire et les séparer des sources modernes.

Pourquoi pas deux groupes ? Autrement dit, avoir « A 5, B 7, B 8 » au lieu de « A 5, 7, 8 ». Mais ça commence à faire sacrément long... Ton système de lettres grecques, c'est clair et même un chouïa pédant et j'aime bien ça. Je pourrais utiliser le futhorc dans mes anglo-saxonneries :D

Alexander Doria a dit…

Re:NB : j'ai rétabli ton identité actuelle (mais aussi ton ancienne qui explique ton alias Twitter).

Sinon, ce qui m'embête avec mon bricolage de type A+n, c'est qu'il devient très compliqué d'utiliser les ref-name. Déjà qu'en l'état le lecteur doit être un peu perdu, mais si en plus je lui colle des Muller6 à côté du A4, c'est la désertion assurée.

Côté alternative, les lettres grecques c'est peut-être pas facile à comprendre, mais au moins c'est esthétique et ça participe de l'ambiance générale du propos. Sigered d'Essex avec du furthoc ça aurait certainement de la gueule — tu me donnes envie de tenter une nouvelle modélisation rien que pour le plaisir du geste.

Techniquement, je ne sais pas trop comment on pourrait substituer le comput du modèle:ref. Je vais y jeter un petit coup d'œil.

Le cinéphile déviant a dit…

Les lettres greques sont une solution correcte (de toutes façon, les références sont des liens, donc même ceux incapable des les lires devraient se débrouiller).

Sinon, on peut faire des références systématiquent préfixées par des lettres.

Enfin, la solution du cerle fait furieusement penser aux lignes du métro parisien...